Sur un muret, à l’ombre du soleil qui tape, Bouchta El Azmaoui, un Marocain, la soixantaine passée, fume sa cigarette et regarde comme un spectateur la foule des festivaliers rejoindre le gymnase de son quartier. En même temps, il jette un œil sur son petit-fils qui joue au foot avec une dizaine d’autres gamins à quelques mètres de là, sur un terrain dédié. Bouchta est un habitant du coin. Il vit à quelques mètres à peine d’ici. « Mon petit-fils est handicapé, je dois le surveiller. Vous savez, avant on allait au festival avec les enfants, en famille mais plus maintenant ». Ce soir, il ne se rendra pas à la représentation théâtrale qui se joue juste en face, une pièce en langue arabe, sa langue natale.

Arrivés à Monclar, les bruits du Festival ne sont plus qu’un écho

Les festivaliers sont eux, venus nombreux pour assister à la représentation de la pièce « Alors que j’attendais » du dramaturge syrien Mohammad Al Attar, mise en scène par son compatriote Omar Abusaada. Ils se pressent à la porte du gymnase Paul Giéra, l’un des deux seuls lieux situés dans les quartiers populaires d’Avignon à accueillir des spectacles du Festival. Un peu plus tôt, le bus numéro 2 qui mène au quartier Monclar en dix minutes à peine, était plein à craquer. A travers les vitres, on pouvait voir les voitures défiler à toute allure sur les grands boulevards Imbert et Saint-Roch qui entourent les remparts. Finie l’insouciance des badauds qui s’exprime dans les zones piétonnes du centre au grès des déambulations. Les affiches de spectacles placardées par milliers sur les murs et les poteaux des dédales de la ville s’effaçaient au fur et à mesure que l’on s’éloignait du cœur d’Avignon pour disparaître complètement une fois arrivés au pied des immeubles. Arrivés à Monclar, les bruits du Festival ne sont plus qu’un écho, qu’un souvenir. Ici, pas de foule, pas de troubadours, pas de déclamations ni de lectures aux coins des rues. Ici, pas de théâtre improvisé. Ici, pas d’intermittents et autres sympathisants de la cause qui vous tendent pendant votre promenade les flyers de leurs représentations. Ici, pas d’effervescence, pas d’ébullition. Ici, le festival n’est qu’une rumeur. Pourtant, nous sommes toujours à Avignon, cité des Papes, code postal 84 000.

Ce serait bien que le Festival propose des choses pour nous ici, dans notre quartier aussi, pas que dans le centre

La ville est déserte. Les habitants sont rares à s’aventurer à rester sous le cagnard. Il fait près de 35 degrés dans un des quartiers les plus pauvres d’Avignon, miné par le chômage endémique. Quelques familles profitent de l’ombre des quelques arbres situés derrière le gymnase Giéra. Sur le parking près de leur immeuble, Nadia Benamar 19 ans et Lisa Blondeau 18 ans, s’apprêtent à sortir. « Je suis allée au festival la fois dernière, j’en ai profité car il y avait la finale France-Portugal, raconte Nadia. On a assisté à un spectacle de hip-hop. L’ambiance était vraiment cool ». La programmation, Lisa, elle, ne l’apprécie pas. « On ne nous propose pas des spectacles qui nous parlent, de notre génération. Ce serait bien que le Festival propose des choses pour nous ici, dans notre quartier aussi, pas que dans le centre », conclut Lisa. « Vous verrez, il n’y pas grand chose pour les jeunes, même le gymnase que vous voyez derrière, on ne nous laisse pas y aller », conclut Nadia. « Ici, pas de parc, pas de jardin, pas d’activités culturelles, confie Hanane Chmali en me montrant du doigt là où elle habite. Les gens sont assis dehors, ils discutent et rentrent chez eux le soir. C’est tout. Alors oui, ce serait bien de voir défiler ici des artistes, des troupes, ça donnerait de la vie à ce quartier ».

Pourtant ce soir-là, juste derrière l’immeuble de Lisa et de Nadia, c’est bien dans ce gymnase dont elles regrettent ne pas avoir accès que se joue la pièce d’Omar Abusaada. Michael s’occupe de la sécurité incendie. Il habite un autre quartier d’Avignon, « La Rocade », mais connaît bien Monclar pour y avoir grandi. « Je n’ai vu personne que je connaisse du quartier venir voir le spectacle. », raconte-t-il. Sur les murs des rues adjacentes, dans les halls d’immeuble, sur la porte du centre social de Monclar, rien n’indique qu’une pièce se joue dans le quartier. Le tarif pour assister à la représentation : 28 euros, 22 euros pour les demandeurs d’emploi, 14 euros pour les allocataires RSA et étudiants. Aucun tarif pour les habitants n’est proposé.

La FabricA, la forteresse culturelle en plein quartier

De l’autre côté de la rue, trône la FabricA, un imposant établissement culturel inauguré il y a 3 ans. « Lieu de répétition, de résidence, de représentations et de sensibilisation du festival d’Avignon », indique l’écriteau à l’entrée. En revanche, aucune information n’est disponible sur la programmation du Festival. Entouré de hauts barreaux, la FabricA a des allures de forteresse. «Lorsque je suis venu ici pour la première fois, j’avais l’impression d’une prison », confie le régisseur général. Pour franchir la porte, il faut également montrer patte blanche : sonner, puis attendre que l’on vous ouvre. Sur le parvis, c’est le calme plat. Les spectateurs sont bien entrés assister à la représentation mais le lieu, en ce mois de juillet, ne propose aucune animation pour attirer les habitants du quartier par exemple. Il y a bien une buvette et un bel espace aménagé avec pelouse à l’arrière mais désespérément vides et bien cachés des passants. Ce mardi à la FabricA se joue « 2666 », une pièce de 12h, entractes compris, tirée de l’ouvrage éponyme de Roberto Bolano. Les tarifs : 49 euros, 39 euros pour les demandeurs d’emploi. « Les tarifs sont très élevés, poursuit le régisseur. Même le metteur en scène, Julien Gosselin, me l’a dit lorsqu’il les a découverts. C’est sûr que ça amène un certain public, le même que j’ai connu lorsque je travaillais à la Cour d’honneur : des CSP + et des catégories intellectuelles, habituées à ce type de spectacles ».

Il y a quelques années, on avait assisté à un festival pyrotechnique entièrement gratuit. C’était grandiose. Cette année, il n’y a rien pour nous, rien. Regardez autour de vous ! Il ne se passe rien. C’est mort

La FabricA, Antoinette Cargole en garde un doux souvenir malgré la colère. Au pied de la cité Quiot, cette maman de deux enfants et agent d’entretien promène son chien en bas de son immeuble. « Il y a quelques années, on avait assisté à un festival pyrotechnique entièrement gratuit. C’était grandiose. Je me souviens que tous les habitants de la cité étaient là. Cette année, il n’y a rien pour nous, rien. Regardez autour de vous ! Il ne se passe rien. C’est mort. A quoi cela sert d’avoir détruit un collège pour construire un lieu culturel si nous n’avons pas les moyens de nous y rendre, si on ne propose rien pour nous ? Ici beaucoup d’habitants du quartier sont au chômage ou vivent des aides sociales. On se sent abandonnés ».

Un peu plus loin, tranquillement installés dans leurs voitures, des jeunes hommes discutent et écoutent un peu de musique, portes grandes ouvertes, chaleur oblige. Des mamans assises sur un banc observent leurs enfants jouer sur une petite aire aménagée. Nulle trace du Festival ici. Le seul qui existe c’est celui des cigales que l’on entend partout tellement le silence règne dans ce coin d’Avignon.

Le Festival, je n’ai pas vraiment le temps

A quelques mètres, nous rencontrons Yahyia Aboubacar. Il roule sa cigarette, assis sur un des murets de la cité. Arrivé des Comores il y a maintenant dix ans, il travaille en cuisine dans un restaurant du centre-ville. « Le Festival?, me répond-il interrogatif, presque surpris de ma question. Quand je sors du travail, je suis fatigué. J’ai de longues journées. Je rentre vite chez moi avant d’y retourner le lendemain. Et durant mes jours de repos, je me rends à Marseille pour voir mes enfants qui y vivent. Alors non, le Festival, je n’ai pas vraiment le temps ».

De part et d’autre de l’avenue Monclar et de la rue de Tunis, les terrasses des cafés en ce début de soirée sont quasi pleines. Sur les vitrines des échoppes, pas le moindre signe que nous sommes en plein Festival. Pour sentir enfin l’esprit festif d’Avignon, il faut remonter l’avenue, juste avant de retrouver les remparts, là où se niche la maison du théâtre pour enfants. « Nous proposons des activités aux pieds des immeubles sur l’ensemble des quartiers de la ville, explique Goulwen Schiltz, son directeur adjoint. Nous nous rendons dans les quartiers et nous proposons aux habitants des sketches, des animations de rue. L’idée c’est d’aller directement à leur rencontre car ce public est difficile à toucher surtout quand les structures comme les missions locales et autres ont elles aussi du mal ». 

Il faut aussi que les habitants des quartiers se réapproprient leur ville

« Le plus important c’est que les gens des quartiers viennent au Festival », argue Paul Rondin, directeur délégué du Festival d’Avignon. « Il faut aussi qu’ils se réapproprient leur ville ». Un système de places subventionnées pour les habitants des quartiers a été mis en place. Des partenariats ont été noués entre le Festival d’Avignon et quelques associations pour le financement de près de 240 places par an, financées à hauteur de 7 euros par le festival, les 7 euros restants étant pris en charge par les associations. « Je ne peux pas faire plus. Les tarifs, nous les avons déjà baissés en arrivant. Si je mets toutes les places à 7 euros, il n’y aura pas de nouveaux profils. Ce sont les festivaliers, ceux qui auront l’information qui en profiteront ». Paul Rondin reconnaît l’insuffisance de la présence du Festival dans les quartiers mais refuse d’endosser toute la responsabilité : « Nous faisons ce que nous pouvons. Nous ne sommes pas en charge de la politique de la ville. Le Festival d’Avignon ne sauvera pas Avignon ».

« C’est vrai, il y a un problème de présence du Festival dans les quartiers mais la ville n’est pas associée à la programmation », rétorque Rafik Zedadra, chef de cabinet du maire PS d’Avignon, et habitant de Monclar. Il tempère : « On ne peut pas obliger les compagnies à aller à Monclar, à se rendre dans les quartiers. La culture ne s’impose pas : il faut une éducation culturelle. Il reste une frontière, physique, celle des remparts qui isole les quartiers de ce qui se passe intra-muros. Mais nous travaillons avec des compagnies locales comme « Mise en scène » qui propose des actions culturelles en direction des habitants des quartiers. Nous travaillons aussi avec le Festival tout au long de l’année dans le cadre des rythmes scolaires dans les écoles des différents quartiers ». « La vraie question c’est de savoir qui nous sommes et si nous sommes capables d’assumer cette dimension de démocratisation culturelle », confie un cadre du Festival, sous couvert d’anonymat car « malgré nous, nous créons cette coupure hyper violente entre le Festival et les quartiers ».

Nassira EL MOADDEM

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