Dans les allées du Maghreb des livres, dimanche 6 février à l’Hôtel de Ville de Paris, je fais la rencontre d’Amine et Bobby. Je veux leur avis de « jeunes » sur la littérature. Ils vont nourrir mon papier. Pour être honnête, avant d’entamer la conversation, je prends une précaution et leur demande : « Vous faites partie de l’organisation ? » Bobby c’est un grand Black, des bras qui font la taille de mes cuisses et un regard façon légionnaire qui ne blague pas. Amine, lui, n’a pas l’air d’avoir fait l’armée, c’est plutôt la force tranquille, mais il ferait quand même changer de trottoir à une mamie. Un rictus au coin des lèvres, un peu agacés ils me répondent : « Non, non, tout le monde nous prend pour des vigiles, mais non, on est là comme vous, pour faire un tour. »

Ouf, ils n’ont pas l’air trop fâchés. Ils sont même plutôt sympas. La conversation s’engage. D’où viennent-ils ? Que font-ils ici ? Très vite ils clouent le bec à mon a priori pourri : « On écrit un scénario. » Une dame nous interrompt : « Excusez-moi, messieurs, je cherche le rayon jeunesse. » Avec un air de maîtriser à la perfection ce genre de situations cocasses, l’un d’eux lui explique tout bonnement le parcours du combattant : « Alors madame, vous allez tout droit, vous tournez à gauche, puis à droite, vous continuez encore tout droit et vous allez tomber dessus. » (L’histoire ne dit pas si la dame a trouvé son chemin.) La conversation reprend entre nous et rendez-vous est pris. Une semaine plus tard, je les rencontre dans leur ville, Les Ulis (91).

Dvd et pc portable sous le bras, c’est Amine qui m’accueille. Le dvd, c’est « Le premier et le dernier jour », un moyen-métrage fruit d’une première expérience avec le service municipal. L’initiative avait été lancée en 2007. Un groupe de jeunes s’était vu proposer d’écrire un scénario à partir du thème du travail. Les gars ont très vite monté une histoire touchante et ont tourné pendant près de trois ans. Le moyen-métrage est projeté sur grand écran devant les habitants. C’est un succès. Mais pour Amine ce n’est que le début. Il veut plus qu’une initiation. Des films, il en voit à la pelle et dans sa tête il a déjà un scénario tout prêt. Il en parle à Bobby, marché conclus : ils se lancent tous les deux dans l’écriture de leur propre scénario.

Une idée folle ? Pas pour eux. « Il y a beaucoup de créativité ici. Les Ulis, ce n’est pas une ville comme les autres. Le rap nous a décomplexés. » C’est vrai, les connaisseurs vous le diront, Les Ulis est un vivier à rappeurs reconnus. Les rappeurs sont les premiers à avoir essuyé les moqueries. « Quoi, toi ? Tu veux être rappeur ? » Mais ils ont ouvert la voie, et désormais, plus personne ne cache ses ambitions artistiques « quitte à être ridicule, ici, les gens s’en foutent », lâche Amine. Et c’est tant mieux parce que les deux compères comptent bien innover. « Nous, on en a marre qu’on associe toujours le succès en banlieue au rap ou au foot. C’est bien, mais il n’y a pas que ça. »

Un projet comme un autre pour Amine et Bobby qui rejettent le cliché de « l’exploit en banlieue ». « Moi ça m’énerve quand je vois qu’un mec de banlieue qui entre à Sciences-Po fait les gros titres des médias. A croire que c’est surréaliste, que c’est un exploit. Il fait juste les études à la hauteur de ses capacités, non ? » Sauf que certains parcours relèvent réellement de l’exploit quand on sait que le carnet d’adresses est un passe-partout non négligeable. A fortiori dans le milieu du 7e art.

Mais rien ne semble pouvoir freiner ces scénaristes en herbe. Leur démarche prouve bien qu’ils n’attendent pas que l’aide vienne à eux. C’est Amine qui s’est lancé le premier. Avec une petite dose de culot il a contacté Rachid Santaki, l’auteur des « Anges s’habillent en caillera ». L’écrivain lui propose de venir au Maghreb des livres, lieu propice à des rencontres avec des personnes qui peuvent prodiguer des conseils et aider dans l’écriture. « Le scénario est intact dans ma tête. Je connais tout de mon film, mais pour l’écriture c’est plus compliqué », admet Amine.

Il ajoute aussi vite que « pour notre premier projet, à la mi-2007, personne ne croyait qu’on allait aboutir. Pourtant on est allé jusqu’au bout et le résultat a plu. » En cas de baisse de régime, Amine et Bobby peuvent compter l’un sur l’autre : « On est complémentaires, dit Bobby. Je suis de la génération précédente, j’ai 30 ans. Amine en a 23. Parfois c’est moi qui ouvre des portes, d’autrefois c’est lui comme avec Rachid Santaki. Moi, à 19 ans, ça ne m’aurait jamais effleuré l’esprit d’écrire un scénario. A l’époque, le rap c’était le plus accessible. »

En politique comme dans l’art, leur devise c’est : « Arrête de te plaindre et fais-le pour ne pas avoir de regrets. » Ils en ont sûrs, « aux Ulis il y a une mentalité qu’il n’y a pas ailleurs ». Comme un clin d’œil au premier à leur avoir tendu la main, ils décrivent leur ville comme une « petite cité dans la prairie » (titre du premier roman de Rachid Santaki).

Mes 40 minutes de trajet pour me rendre à bon port en témoignent. Les Ulis sont une enclave au beau milieu de communes huppées. Amine explique : « Ici plus qu’ailleurs on ne peut compter que sur nous-mêmes. Vous, vous êtes à Bondy, vous avez Aulnay, Drancy et plein de communes identiques. Nous, nos voisins sont des mecs de la télé qui ont des maisons de campagne. Moi je fais 5 km et en sortant de ma voiture à Orsay on me regarde déjà de travers. » Ils s’accordent pour dire que tout ça fait leur force. La leur et celle du scénario qu’ils me dévoilent à demi-mots. « Le titre sera « La Plaie ». Des personnages tous inspirés de la réalité pour pointer certaines failles de la société. Je pars du principe que l’on a tous un vice, une plaie. » Un film de plus sur la banlieue ? « La banlieue c’est un décor. L’idée est avant tout d’évoquer des problématiques comme celles du chômage ou de la drogue. Par exemple, on n’en parle jamais, mais ici il y a plein de mecs qui tombent dans la dépression après avoir eu une déception amoureuse. »

Parce que, d’après Amine, de toute façon, « un film sur la banlieue c’est à double tranchant. Tu peux vite t’éloigner de la réalité ou caricaturer. Quand je suis allé voir « Un prophète » d’Audiard, j’y suis allé avec des mecs qui avaient fait de la prison et eux te le disent, la prison, c’est exactement comme ça. Pour moi, ça c’est un bon film. »

Qu’importe, il ne souhaite pas faire carrière dans le cinéma mais juste assouvir une envie à un instant T, réaliser un projet parmi d’autres. Leur but : créer une dynamique dans le quartier. « Nous, quand on a dit à nos potes qu’on voulait faire du cinéma on pensait qu’ils allaient rire. En fait, beaucoup nous ont dit qu’ils souhaiteraient participer au projet. Même des rappeurs ont envie de tenter une autre sorte d’écriture, l’écriture cinéma. » Pc remballé, la rencontre touche à sa fin. Poignée de main et dernier clin d’oeil : « On se revoit sur le tapis rouge… »

Joanna Yakin

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