Le Bondy Blog : Avec L’amas ardent, vous signez votre troisième roman alors que vous êtes par ailleurs ingénieur informatique. D’où vient cette passion pour la littérature ?

Yamen Manai : La littérature, et plus précisément la lecture, est l’une de mes passions les plus vives. J’ai grandi dans un pays émergent, la Tunisie, où il n’y avait pas de télé, pas de jouet, où les plaisirs de l’enfant passaient au second plan. Moi, pour combler le vide, j’ai eu la chance d’avoir une bibliothèque avec des livres traduits en arabe. Robinson Crusoé, L’oiseau d’Orient de Tawfiq Al-Hakim, Les aventures de Sinbad le marin, Les voyages de Gulliver, Alice aux pays des merveilles… Les romans que j’ai préférés sont ceux qui possèdent cette dimension d’aventure. Ils m’ont permis de m’évader, de sortir de ma petite prison, lorsqu’on s’ennuyait et qu’on était interdit de sortir dehors avant 18 heures à cause de la canicule !

Le Bondy Blog : L’amas ardent, c’est aussi un récit d’aventure, l’histoire d’un apiculteur qui mène une vie paisible, une vie d’ermite, aux côtés de ses abeilles, qu’il appelle « ses filles« , jusqu’au jour où celles-ci sont frappées par un mal. Le vieil homme part alors à la recherche d’un remède.

Yamen Manai : Le personnage que je dépeins est assez vieux mais son âge n’est pas un prétexte pour la non-action. C’est un vieux qui est très actif en réalité : il va à la ville, à la montagne, il s’occupe de ses abeilles et même, quelques fois, de ses congénères. C’est un apiculteur « gardien de la vie » car les abeilles sont un rouage essentiel de la mécanique de la vie. Elles pollinisent les deux tiers de ce que mangent les êtres vivants. Mon personnage fait preuve d’humilité aux côtés de la société des abeilles qui est en avance sur celles des hommes : elle pollinisent, font du miel, vivent en harmonie avec la nature au rythme des saisons. C’est tout le contraire de l’homme qui a montré, au cours des derniers siècles, une fibre destructrice, dominatrice. Personne ne peut se targuer d’être aussi important à la vie, à la Terre, que les abeilles.

Le Bondy Blog : Pour l’écriture de ce roman, vous vous êtes rendu auprès d’apiculteurs et vous avez regardé beaucoup de documentaires.

Yamen Manei : C’est même en regardant un documentaire sur les abeilles que j’ai eu l’idée d’utiliser ce prisme pour traiter mon histoire. Je suis allé à la rencontre de beaucoup d’apiculteurs et j’ai même subi l’attaque d’une ruche un jour ! Mon corps pouvait en témoigner avec une soixantaine de piqûres. J’ai passé deux semaines à me mettre de la pommade. Ce sont les risques du métier ! Quand un écrivain a les moyens de rendre plus authentique son témoignage littéraire, il ne devrait pas s’en priver même si ce n’est pas une condition sine qua none. En tant qu’écrivain, on peut écrire sur des choses qu’on n’a pas vues ou vécues.

Le Bondy Blog : Dans votre roman, l’apiculteur se retrouve, malgré lui, confronté à la violence du monde, notamment l’émergence du fondamentalisme religieux. L’histoire se déroule dans un pays imaginaire mais est parsemée de références qui font clairement penser à la Tunisie moderne. Pourquoi cette volonté de ne pas nommer clairement les lieux et les personnes ? 

Yamen Manei : Plus jeune, je lisais énormément de poésies arabes. Il y avait un jeu pour ces poètes qui consistait à parler de quelque chose sans la nommer. S’ils étaient amoureux d’une fille, par exemple, ils lui écrivaient un poème sans déclamer son nom ouvertement pour éviter les représailles de la famille. La subtilité, c’est de trouver le bon curseur pour te faire dire « c’est certainement ça mais j’ai un doute« . J’ai voulu m’amuser à reproduire ce jeu. L’histoire de L’amas ardent pourrait très bien se dérouler en Égypte ou dans n’importe quel pays qui a vécu le Printemps arabe et qui éprouve désormais la fragilité de la démocratie. Dans mon roman, il y a des allusions très précises pour quelqu’un qui connait Tunis et la Tunisie. Mais si ce n’est pas le cas, le lecteur peut s’amuser à lire le roman sans le rattacher à une réalité. Je voulais donner au récit un fond universel. C’est pour cela que je n’ai pas situé les personnages d’un point de vue historique et les lieux de façon très précise. On peut même modifier le discours de l’imam dans la mosquée pour laver le cerveau de certains jeunes par un discours d’extrême-droite dans un meeting en France. La fragilité de la démocratie ne concerne pas que des pays qui sont en train de découvrir ce processus mais elle concerne aussi des nations qui connaissent ce processus depuis très longtemps et qui observent un essoufflement.

Bondy Blog : Dans L’amas ardent, il y a des noms qui renvoient à des personnes existantes ou ayant existé. Par exemple, Silvio Cannelloni (Silvio Berlusconi), Mamar (Mouammar Kadhafi), Le Beau (Ben Ali). Le personnage principal, lui, s’appelle Le Don. Pourquoi ?

Yamen Manei : C’est bizarre mais je ne lui voyais pas forcément de prénom. Je le voyais plutôt comme quelqu’un qui est habité par une certaine distance, une noblesse, par rapport à ceux qui sont autour de lui. Dans ce nom, se confond à la fois le don de soi, le don de la nature et le Don Quichotte qui perd le « Quichotte » car mon personnage croit en son combat. Il n’est plus face à des moulins à vent mais il fait face à un danger réel qu’il veut affronter.

Le Bondy Blog : Les abeilles du Don sont frappées d’un grand mal et la solution viendra d’un mélange de tradition et de modernité. Est-ce que c’est vers ça que doit tendre la Tunisie ?

Yamen Manai : Ce livre va donner des pistes, il va peut-être lever des interrogations. Le Don est un apiculteur vieux comme le monde. On pourrait penser que c’est quelqu’un qui a tout vu mais il est conscient que ce n’est pas le cas, qu’il lui reste des choses à découvrir dans ce monde alors il part à l’aventure sur le chemin de la connaissance. Dans mon roman, il y a une invitation au métissage, pas uniquement au fait d’épouser la modernité mais aussi de se dire que le métissage est une chance. Il faut apprendre des autres. Je suis pour le métissage physique mais aussi intellectuel et scientifique. Il y a des cultures dans lesquelles il y a des choses à prendre. Ce livre est un hymne au métissage, un hymne à se mettre sur le chemin de la connaissance, c’est une invitation à la solidarité sans failles entre des personnages face à ce qui les inquiète.

Le Bondy Blog : L’amas ardent a remporté le prix 2017 des Cinq continents de l’Organisation internationale de la francophonie. Il est édité par une maison d’édition tunisienne mais est écrit en français. Quel est l’avantage de la langue française ?

Yamen Manei : Elle apporte plus de lecteurs ! Pendant très longtemps, le monde arabe qui se confondait plus ou moins avec le monde arabo-musulman, c’était des millions et des millions de personnes qui croyaient en l’unité ou en tout cas en quelque chose de commun, quelque chose qui les rassemblait. Un écrivain libanais, par exemple, qui publiait un livre dans les années 40-50, pouvait être lu du Liban jusqu’au Maroc. Un Égyptien était lu en Tunisie, en Irak, en Libye… Malheureusement, aujourd’hui, le monde arabo-musulman est segmenté, divisé. Du coup, il y a énormément de freins à la distribution d’un livre d’un pays à un autre. C’est stupide car on est voisins, on parle la même langue. Les livres font partie des biens qui ont encore du mal à circuler. Pour certains, la langue arabe va suivre le même chemin que le latin. D’ici quelques décennies, elle va disparaître et devenir une langue de messe parce qu’il y a beaucoup moins d’émulations par la littérature que par le passé. Du coup, tout le monde parle son propre dialecte. Un Tunisien et un Marocain s’ils veulent se comprendre, ils vont parler en français, pas en arabe. Vouloir raconter une histoire au monde et l’écrire en arabe, c’est prendre le risque de la raconter à soi et à quelques autres personnes. La francophonie, c’est un formidable tremplin pour raconter son histoire au monde. Et puis les Tunisiens, en tout cas ceux à qui j’ai envie de m’adresser, sont francophones. C’est une chance d’écrire en français pour raconter l’histoire de la Tunisie moderne.

Le Bondy Blog : Quel regard portez-vous sur la révolution et sur la Tunisie d’aujourd’hui ?

Yamen Manai : C’est le même regard que je peux porter sur toute la planète. Il y a des motifs de réjouissance et des motifs d’inquiétude. Je pense qu’il faut toujours garder de la lucidité, du recul, par rapport à la situation dans laquelle on se trouve. En Tunisie, à aucun moment, je n’ai pensé que la révolution allait donner un coup de baguette magique et que la situation du pays allait se rétablir tout de suite après le départ de Ben Ali. Mais je ne suis pas plus, ou pas moins, inquiet pour la Tunisie que pour ailleurs. Aujourd’hui, l’optimisme n’est plus un luxe de l’esprit, c’est une nécessité. La politique devrait se recentrer sur les violences sociétales, les violences climatiques, les legs que nous allons laisser aux générations futurs. Il faut voir les choses de façon globale, ne pas laisser des pays au bord de la route parce que ces pays-là nous reviennent comme des boomerangs par la suite.

Le Bondy Blog : Est-ce que vous travaillez sur un nouveau projet ?

Yamen Manei : Quand on est écrivain, on a toujours envie d’écrire, on est constamment en train d’essayer de trouver une idée et une façon d’amener cette idée. L’amas ardent, j’ai mis trois ans à l’écrire à peu près. En réalité, je l’ai écrit pendant un an, je l’ai corrigé pendant neuf mois mais au global, ça faisait trois ans que je travaillais sur l’idée, que j’essayais de retranscrire mes personnages, mon allégorie… Je pense que dans ma prochaine œuvre cette sensibilité écologique sera à nouveau présente. D’autres choses peuvent inquiéter dans le monde actuel et peuvent être des sujets comme l’intelligence artificielle, le clonage… Les sujets ne manquent pas !

Propos recueillis par Kozi PASTAKIA

Crédit photo : Leila Khouiel

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