En filmant les riverains de la ligne du RER B, Alice Diop dresse le portrait sensible d’une France périphérique, diverse et peu représentée. Le documentaire actuellement visible sur Arte sortira en salle le 16 février 2022. ‘Nous’ a d’ailleurs déjà reçu le Prix du meilleur documentaire au dernier Festival de Berlin.

Ce sont les images des manifestations de janvier 2015 en réaction aux attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher qui sont à l’origine de ce projet : Alice Diop, née à Aulnay-sous-Bois de parents sénégalais, ne s’y reconnaît pas. Ni elle, ni le pays dans lequel elle vit.


La bande-annonce du film ‘Nous’ qui sortira en salles en février 2022. 

Le RER B pour guide

La réalisatrice décide alors de filmer la France des périphéries en suivant l’itinéraire de la ligne emblématique du RER B qui traverse l’Île-de-France de l’aéroport Charles-de-Gaulle à Roissy et la ville de Mitry-Mory en Seine-et-Marne, jusqu’à Saint-Rémy-lès-Chevreuse dans les Yvelines. Un trajet connu des banlieusards, qui passe notamment par la Seine-Saint-Denis et l’Essonne.

Alice Diop s’inspire en cela du travail de l’auteur François Maspero et de la photographe Anaïk Frantz dont le livre « les Passagers du Roissy Express » (Seuil, 1990) retraçait leur déambulation de Roissy à Saint-Rémy-lès-Chevreuse.

Le film d’Alice Diop dépasse le simple cadre de la banlieue pour livrer une lecture de notre société actuelle.

Alice Diop a conçu son documentaire comme un recueil de nouvelles : une succession de portraits de celles et ceux qui partagent un territoire fracturé bien que traversé par cette liaison ferroviaire du RER B. Ce territoire, la réalisatrice l’a exploré humblement, sans préjugés, afin d’essayer de comprendre, concrètement, quel était le fondement d’une communauté composée de personnes si dissemblables à priori.

Il en résulte un voyage à travers un ensemble contrasté de paysages : forêts, parcs, zones pavillonnaires, parkings et grands ensembles ainsi que de lieux chargés d’histoire comme le Mémorial de la Shoah de Drancy. Le spectateur part ainsi à la rencontre de vies multiples qui ne se croisent que rarement mais entre lesquelles des liens se tissent.

L’empathie sans jugements pour mieux comprendre

Le documentaire démarre par une longue séquence qui décontenance et fascine à la fois : on observe Marcel et sa famille qui eux-même observent l’arrivée d’un cerf en lisière de forêt. On suivra plus tard Marcel lors d’une chasse à courre. En s’immergeant ainsi dans cet univers, très éloigné du sien, et en adoptant le point de vue des chasseurs, Alice Diop fait preuve d’une empathie qui finalement a rendu son travail possible.

C’est cette même empathie qui est à l’œuvre lorsque le film s’attarde ensuite sur l’itinéraire d’Ismaël, un ferrailleur malien arrivé en France il y a 10 ans et qui vit dans un camion au Bourget. En s’attachant longuement aux détails de son quotidien : son visage lorsqu’il boit son café du matin, l’appel téléphonique à sa mère qu’il n’a pas revue depuis qu’il a quitté son pays, ses mains transies de froid et dont il lave les traces de cambouis… Le film nous empêche de le réduire au stéréotype de l’exilé sans papier et nous permet de le voir réellement en tant qu’homme.

C’est la grande réussite de ce documentaire que de raconter, de manière à la fois intime et politique, l’histoire des communautés immigrées et ouvrières.

Qu’il s’agisse des enfants rieurs du Blanc-Mesnil ou des paroissiens royalistes de la basilique de Saint-Denis commémorant la mort de Louis XVI, Alice Diop pose sur chacun un regard humaniste, qui ne simplifie pas mais au contraire rend compte de la singularité et de la complexité de chaque existence.

Se faisant, Nous redonne une dignité à celles et ceux trop souvent invisibilisés comme ces patients isolés auxquels rend visite une infirmière, sœur de la réalisatrice. Le documentaire fait ainsi une place aux « gens de peu » dont parle l’écrivain Pierre Bergounioux dans le film et pose la question de comment faire société, construire un « nous » dans la pluralité, le désaccord.

Un récit familial devenu outil de réflexion politique

Le RER B traverse également la propre vie de la réalisatrice qui se souvient que sa mère, femme de ménage, le prenait chaque matin aux aurores. À travers de rares archives familiales et le témoignage pudique de son père sur son arrivée en France à la fin des années 60, Alice Diop recompose ainsi un récit familial tronqué qui est une composante à part entière de l’histoire plus large que la réalisatrice souhaite raconter.

Réparer cette absence de traces de la vie de ses parents, aujourd’hui disparus, et plus généralement de la vie celles et ceux tenus en marge de la société, est ce qui a poussé Alice Diop à devenir réalisatrice et le fil conducteur de tout son travail.


De la chasse à courre aux chaises Quechua, Alice Diop filme les pratiques culturelles avec le même oeil curieux, sans jugements. 

C’est la grande réussite de ce documentaire que de raconter, de manière à la fois intime et politique, l’histoire des communautés immigrées et ouvrières, une histoire absente du récit national et ainsi de participer à sa réécriture.

En définitive, le film d’Alice Diop dépasse le simple cadre de la banlieue pour livrer une lecture de notre société actuelle et montre que ses composantes qui ne se côtoient qu’à peine se rejoignent finalement beaucoup plus que prévu.

Pour aller voir le film, disponible jusqu’au 29 janvier 2022 sur Arte, cela se passe ici. 

Nassera Tamer

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