Il y a de ces artistes qui transcendent leur genre musical pour se faire connaître du plus grand nombre.  Parmi ceux qui sont passés de la niche à la pop culture, il est difficile de ne pas citer le légendaire groupe Suprême NTM. Le groupe de rap mythique du 93 fait l’objet d’un biopic plus que réussi. Un film qui retrace l’épopée de Joeystarr et Kool Shen, deux gamins de Saint-Denis devenus bien malgré eux le symbole d’une génération. Présenté en hors-compétition lors du dernier festival de Cannes, le long-métrage d’Audrey Estrougo sort dans les salles obscures ce mercredi et devrait ravir tous les amateurs de rap français.

Mais alors comment raconter la rocambolesque histoire de Didier Morville et de Bruno Lopes ? Mettre en scène l’histoire de ce duo était une tâche assez ardue, tant NTM demeure à ce jour aux côtés d’IAM le plus grand groupe de l’histoire du rap français, tant l’histoire paraît indescriptible. Plusieurs fois annoncé, c’est finalement à Audrey Estrougo qu’est revenu le plaisir ou la charge de réaliser ce film, et le moins que l’on puisse dire est que la réalisatrice n’a pas déçu, loin de là.


La bande-annonce du film Suprêmes, en salle mercredi 24 novembre. 

La jeunesse du Supreme

Alors ne vous attendez pas à voir un film-documentaire retraçant l’histoire, les succès du groupe et leur apogée atteinte en 1998 lors de la sortie de leur album éponyme. Seule une partie de leur légende est narrée, à savoir leurs débuts. Un choix assumé qui s’avère être judicieux de la part de la réalisatrice, qui est aussi à l’écriture du scénario aux côtés de Marcia Romano.

L’histoire démarre donc à Saint-Denis, à la fin des années 1980, au moment même où Joeystarr, intéprété par Théo Christine et Kool Shen, joué par Sandor Funtek ne sont que deux jeunes au sein du collectif regroupant plusieurs jeunes nommés Suprêmes NTM. Un groupe qui ne vit que pour le mouvement, et qui  ne pense qu’au breakdance et graffes dans les tunnels du métro. Loin de s’imaginer porte-étendard d’une jeunesse délaissée par le pouvoir politique, les deux personnages triment, galèrent, vivent pour de vrai la galère qu’ils vont débiter dans leurs textes. Bruno aide son père à poser des plafonds sur les chantiers quand Didier vagabonde dans la rue, chassé par un père avec qu’il entretient une relation plus que conflictuelle.

Des interdictions préfectorales au triomphe

Comme tous les pionniers, NTM aura pris des coups, au sens propre comme au figuré. Car il faut se rappeler que les propos du duo leur ont valu durant leurs premières années des interdictions préfectorales de se produire dans certaines villes, des condamnations en tous genres. Choses qui paraissent aujourd’hui exceptionnelles (on se souvient notamment de la lamentable polémique autour du concert de Médine au Bataclan), mais qui à l’époque étaient récurrentes pour les rappeurs.

Ajoutez à cela, les bagarres aux sorties de concerts en maisons de quartiers, les désillusions au moment de signer en maison de disques, les rapports tumultueux avec les médias… Avec plus d’un million d’albums vendus ces débuts chaotique paraissent aujourd’hui anecdotique, et pourtant c’est ce qui aura forgé ces jeunes garçons et alimenté un peu plus leur légende.

La violence sociale des années 1990 qui résonne en écho aujourd’hui

Le film retranscrit à merveille, cette époque des années 1990, les débats autour de la culture dominante. Bien avant que le rap ne soit la musique la plus écoutée dans le monde, ce film montre aussi la marginalisation de la culture hip-hop, issue des quartiers populaires, très mal perçue dans les médias et par la classe politique.

Ce qui frappe également c’est le contexte social, qui semble malheureusement être assez similaire à ce que vivent les jeunes de quartiers populaires de nos jours : Joey et Kool Shen s’efforcent dans leurs premiers textes de mettre des mots sur les maux que traversent leurs pairs de la cité dans laquelle ils évoluent : sentiment d’abandon, violences policières à répétition, aucune perspective d’avenir.

C’est à croire que le film est une photographie de notre société actuelle, bien que les évènements rapportés datent d’il y a plus de vingt-cinq ans. Ce qui laisse un goût amer puisque force est de constater que sur ce laps de temps, peu de choses ont changé. Cela permettra assurément à la jeune génération de se reconnaître, il y a fort à parier que parmi eux peu seraient capables de citer tous les morceaux de NTM néanmoins le vécu et les difficultés restent les mêmes.

Un duo d’acteur au niveau

Il faut également saluer les performances de Sandor Funtek et Théo Christine qui portent ce film sur leurs épaules. Le premier qu’on a pu voir dans La vie d’Adèle ou plus récemment dans L’Etreinte incarne à la perfection celui que l’on surnomme « Le babtou », la ressemblance vocale est incroyablement frappante tant est si bien qu’en fermant les yeux il serait difficile de distinguer Sandor de Bruno.

Quant à Théo Christine il est difficile de lui trouver des superlatifs tant sa performance dans le rôle du « Jaguar » est époustouflante. Incarner Joeystarr à l’écran n’est pas à la portée de tous mais lui arrive avec une facilité déconcertante à interpréter l’écorché vif qu’est Didier Morville. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de retrouver ces deux acteurs parmi les présélectionnés pour le César de la révélation masculine, et il y a fort à parier que les deux figureront dans la sélection officielle, du moins c’est tout ce qu’on leur souhaite.

 

Avec ce nouveau film Audrey Estrougo parvient à nous faire vivre ou revivre la légende du Suprême NTM, ce qui permettra à coup sûr aux plus jeunes de saisir l’impact qu’ont eu Joeystarr et Kool Shen et de comprendre pourquoi ces trois lettres restent parmi les cinq les plus emblématiques du rap français (pour le moment, pas de biopic d’IAM annoncé).

Celle qui réalisera très prochainement une mini-série sur la patineuse Surya Bonaly, figure aux côtés de Julia Ducournau primée à Cannes pour Titane, et d’Audrey Diwan récompensée à Berlin pour  L’évènement de ces réalisatrices françaises qui cartonnent cette année. Et pour finir de vous convaincre, ajoutez à Supremes, une bande-originale soigneusement concoctée par le légendaire Cut Killer, il y a fort à parier que vous, vos yeux et vos oreilles soient envahis par la fièvre.

Félix Mubenga 

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