Cette année, la banlieue à Cannes ne s’appelait ni Djinn Carrénard (Donoma, FLA), ni Carine May et Hakim Zouhani (Rue des Cités), ni Rachid Djaïdani (Rengaine), ni Pascal Tessaud (Brooklyn). Car cette année, à Cannes, la banlieue était mise en scène par deux réalisateurs parisiens : Jacques Audiard (Dheepan, en Sélection Officielle) et Mathieu Vadepied (La vie en grand, à la Semaine de la Critique).
Depuis Un prophète en 2009 puis De rouille et d’os en 2012, Jacques Audiard confirme sa fascination pour les banlieues françaises, que ses personnages évoluent en milieu fermé (l’univers carcéral d’Un prophète) ou ouvert (les combats de rue de De rouille et d’os). Son dernier long-métrage Dheepan, Palme d’Or 2015, ne déroge pas à la règle. On y retrouve une guerre de la drogue dans une cité (à Poissy dans le 78) où les garçons encapuchonnés colonisent à la fois les toits, les halls, les murs et les appartements de la cité.
Prenant comme point d’appui la fuite du Sri Lanka de trois réfugiés politiques tamouls (Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan et Claudine Vinasithamby), Dheepan réussit le pari de changer le regard du spectateur sur les vendeurs sri-lankais de jouets phosphorescents tout en renforçant l’idée que les quartiers sont craignos et remplis de mecs à capuches qui dealent de la drogue toute la journée.
Si l’interprétation des acteurs est impeccable – soulignons la présence du réalisateur marocain Faouzi Bensaïdi en tant que malade désabusé et du comédien belge Marc Zinga repéré dans Les rayures du zèbre et Qu’Allah bénisse la France – et la confrontation de la guerre politique (au Sri Lanka) et économique (en France) bien trouvée, il n’en demeure pas moins que la cité, représentée ici dans toute sa splendeur de papier peint fleuri, cages d’escaliers déglinguées, hall d’immeuble squatté, ascenseur bloqué et néons défoncés, ne change en rien l’image que le spectateur lambda français peut se faire d’une cité.
Mieux. Avec un caïd aux yeux bleus (Vincent Rottiers) à la fois touchant (dans ses approches auprès de la fausse femme de Dheepan) et effrayant (lorsque les embrouilles sérieuses font surface), Jacques Audiard retranspose à merveille l’attraction/répulsion que le cinéma français nourrit envers les quartiers depuis le succès de La Haine, il y a vingt ans de cela.
Vincent Rottiers, pilier central
On ne peut donc que sourire en regardant La vie en grand de Mathieu Vadepied – chef opérateur d’Eric Toledano et Olivier Nakache sur Intouchables – où Vincent Rottiers apparaît à nouveau… en caïd.
Basé à Bondy mais tourné à Stains (93), La vie en grand raconte l’histoire d’Adama (Balamine Guirassy), adolescent prometteur, qui dérape vers le trafic de drogue en cours de scolarité. Son parcours est à la fois jalonné par un grand frère exilé au pays (Idrissa Diabaté, repéré dans La cité rose et Bande de filles), un ami des plus dévoués (lumineux Ali Bidanessy), une mère débordée (Léontine Fall), un père absent et un professeur de gym investi (Guillaume Gouix).
Dans ce premier long-métrage plein de bons sentiments et d’humour, on ne peut que penser au petit frère d’Omar Sy qui dérape dans Intouchables et aux nouvelles occupations d’Isma, le cousin du héros Mitraillette, dans La cité rose de Julien Abraham. Mais malgré les bonnes intentions du corps enseignant, la gentillesse de la maman et la tendresse des deux personnages principaux, La vie en grand laisse un arrière-goût de déjà-vu en même temps qu’un sentiment de déception.
Quand donc le cinéma français traitera-t-il différemment les quartiers ? Il ne s’agit pas, bien sûr, de nier certaines réalités, mais il serait intéressant d’avoir d’autres propositions, produites, soutenues par l’industrie en matière de banlieue. Ces territoires longtemps fantasmés étaient, au début du XXe siècle, des repères verdoyants pour brigands et des lieux très prisés de guinguette, progressivement devenu lieux bétonnés de repli sur soi, de déprime, de tournantes et de trafics. Car ces quartiers, mesdames et messieurs, abritent encore aujourd’hui de nombreuses personnes éduquées, qui travaillent, paient leurs impôts, élèvent leurs enfants, rient, sortent, retapent leur appart, achètent des voitures, se soutiennent, envoient de l’argent au pays, participent à des tournois sportifs…
Une fois de plus, le Festival de Cannes a montré sa capacité à encourager la banlieue promue par l’industrie plutôt que la banlieue qui essaie d’entrer dans l’industrie. Notons cependant que la Quinzaine des Réalisateurs, par le biais des courts-métrages Quelques secondes de l’angevine Nora El Hourch et Pitchoune de Réda Kateb, tout autant qu’avec le long-métrage afro-américain Dope de Rick Famuyiwa sur un étudiant souhaitant entrer à Harvard mais dérapant… dans le trafic de drogue (!), a toutefois tenté de diversifier les propositions cinématographiques auprès de son public. L’année prochaine, peut-être, d’autres visions viendront.

Claire Diao

Dheepan de Jacques Audiard – France – 2015 – 1h49. Sortie le 26 août 2015
La vie en grand de Mathieu Vadepied – France – 2015 – 1h33. Sortie le 16 septembre 2015

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