Il est 15 h 30, à la Porte de Pantin dans le XIXe arrondissement de Paris, les gens se précipitent et se bousculent vers le même endroit. Les res sont bondées, et les visages multicolores et intergénérationnels se croisent à l’entrée d’un titanesque édifice.
20150620152532_IMG_1739Ce complexe contemporain à l’architecture singulière et au visage cendreux qui contemple le tout Paris n’est autre que la Philharmonie. Sa signification : « amour de la musique » est le bébé du célèbre architecte Jean Nouvel. Il est le nouveau lieu de tous les amoureux de musique et particulièrement la musique classique.
Au programme, ce samedi 20 juin 2015, concert de Berlioz. Après la vérification des billets, les spectateurs se dispersent et vont s’installer aux places numérotées. La splendide salle de spectacle qui accueille plus de mille personnes éveille les sens : la vue, le toucher, l’ouïe…
Au centre, se trouvent l’orchestre Hector Berlioz, les instruments et leurs maîtres se jaugent et se sourient, prêts à s’affronter pendant une heure de spectacle. Les violons, les harpes, les trompettes, les contrebasses, d’autres instruments surplombent la salle et font face au chef d’orchestre. Premier plan, les choristes vêtues de noirs au second plan, des visages juvéniles, parés de chemises blanches. Sont réunis, les élèves des collèges Jacques Prévert (Noisy-le-Grand), Pierre Brossolette (Bondy), Travail Langevin (Bagnolet),  Jean Lolive (Pantin) et d’autres établissements du XIXe arrondissement de Paris (collèges Edgard Varèse et Méliès).
Aux extrémités de la salle, le personnel pédagogique, les chefs d’établissements, les professeurs de musique et les accompagnateurs, souvent des Assistants d’Éducation, regardent avec fierté et allégresse leurs élèves prêts à chanter. Pendant une heure, Berlioz et ses troupes vont produire un spectacle grandiose qui déclenchera ardeur et passion chez le public.
Focus sur les élèves du collège Jean Lolive, Interview de Lyudmila Petchenina professeur de musique (docteur en musicologie et agrégée de musique).
Bondy Blog : Pouvez-vous présenter le projet ?
Lyudmila Petchenina : Ce projet s’accorde avec une célébration annuelle de la Fête de la musique organisée depuis plus de trente ans en France et dans le monde entier. En rapport avec le slogan homophone (« Faites de la musique ! »), l’échéance 2015 a été marquée par la volonté de la Philharmonie, inaugurée en janvier dernier, de réunir dans une production artistique les formations chorales amateurs et les musiciens professionnels.
BB : Pourquoi Berlioz ?
L.D : Pour cette occasion la Philharmonie a programmé une œuvre d’un compositeur romantique français Hector Berlioz. Cette partition était écrite en hommage à Napoléon I et son armée pour deux chœurs d’adultes, un chœur d’enfants et un grand orchestre symphonique.
BB : Comment s’est déroulé le projet ?
L.D : Tous les collégiens ont commencé leur apprentissage dans les établissements avec leur professeur d’éducation musicale répondant favorablement à la proposition de l’inspection académique. Progressivement, les différentes formations chorales se retrouvaient dans le cadre des répétitions communes organisées à la Philharmonie, à la Cité de la Musique et à la Maison de la Radio (Radio France).
BB : Comment avez-vous sélectionné les élèves ?
Le groupe des chanteurs du Collège Jean Lolive était constitué à la base de volontariat. Il s’agit majoritairement des élèves de la 6e, car leurs voix juvéniles sont plus adaptées aux difficultés de l’œuvre.
20150620144650_IMG_1725BB : Que signifie pour vous, de voir des élèves en REP+ participer à un concert à la Philharmonie ?
L.D : En ce qui me concerne, je voyais tout d’abord non pas les élèves d’un établissement sensible, mais les enfants inspirés par un plaisir d’apprendre et par une volonté de s’exprimer dans une activité artistique dont l’objectif final dépasse les modalités d’un cours habituel.
Le chant de tous les enfants du monde est toujours quelque chose d’extrêmement touchant, parce qu’il vient spontanément du cœur, sans aucun impact rationnel. Mais le jour où j’ai vu nos élèves se produire à la Philharmonie en qualité de véritable artiste était et restera pour moi un moment très émouvant. Je pense qu’il l’est également pour leurs parents qui ont pu assister à ce concert.
BB : Pour quelles raisons, n’enseigne-t-on pas assez la musique classique dans les quartiers populaires ? Est-ce réservé à une élite ?
L.D : L’art du son devient omniprésent grâce aux nouvelles technologies pendant que les sciences neurologiques progressent dans le domaine étudiant l’impact de la musique sur le cerveau humain. Or, l’importance des différents bienfaits de la musique reste encore méconnue, ignorée et sous-estimée par le plus large public. Il faut continuer à se mobiliser au niveau politique, sociétal et institutionnel pour que l’accès à l’éducation musicale de qualité et à la culture pour tous soit véritablement ouvert aussi bien à l’école qu’en dehors du cadre scolaire. La musique, comme le sport, ne peut pas et ne doit pas être réservée à une élite, car chaque être humain est capable de s’exprimer par le chant, comme nous l’avons prouvé avec les enfants du collège Jean Lolive.
BB : Votre action sera-t-elle reconduite ?
L.D : Nous ferons tout notre possible pour renforcer les liens intenses avec la cellule des projets éducatifs de la Philharmonie qui, par une grande chance, se trouve à proximité immédiate de la ville de Pantin.
À travers cette représentation, la question sur laquelle nous devons nous attarder est la suivante : si une partie de la culture est confisquée par une élite et par la société, souvent inconsciemment acceptée par les classes les plus modestes, quel est le rôle et la place de l’école, sur le choix de la « culture » transmise et enseignée ?
Propos recueillis par Nadia Azzaz

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