Ce sont d’autres mots que ceux de la lettre de Guy Môquet à ses parents avant de mourir qui ont été lus hier soir sur la scène du Casino de Paris. D’autres mots, mais un pareil espoir. Des mots martiniquais, ceux d’Aimé Césaire, extraits du « Cahier d’un retour au pays natal », ouvrage poétique de la fierté « nègre », paru en 1939. Soixante-huit ans plus tard, Césaire est devenu un prix, sous la forme d’une statuette représentant une femme nue en pleine santé et d’un livre, son plus célèbre, fondateur de l’identité afro-antillaise. (Photo ci-dessus : Admiral T.)

Statuette et riche lecture, double récompense pour chanteurs et chanteuses noirs de « la France des trois océans », selon l’expression du secrétaire d’Etat à l’outre-mer, Christian Estrosi, présent à la remise des Césaire de la musique, deuxième édition du nom. Qui s’est donc tenue une nouvelle fois dans ce temple parisien du music-hall, où Joséphine Baker éclata de talent face au public blanc d’avant-guerre.

Hier, le public était noir, les filles en fleur et les garçons en mode joli cœur. « C’est bien que ce genre d’événement ait lieu à Paris, dans un endroit comme celui-ci, beau, éclatant, et non pas en banlieue, comme trop souvent », estime Henri, un Guadeloupéen de 25 ans. « C’est une très bonne initiative, acquiesce une jeune femme, car il y a de très bons artistes blacks. » Les Césaire de la musique sont calqués sur les Victoires, mais les « nominés », représentant les musiques en concours (zouk, rap, rnb, reggae, mbala, maloya, sega, kabar…), sont noirs, créoles ou métis. Parmi eux, Abd al Malik, les Déesses, Joey Starr, Soprano, Medhy Custos, Kamini… Au total, ils sont quarante-quatre pour onze récompenses.

« Notre démarche n’est pas communautariste », affirme Frank Anretar, délégué général des Césaire, anticipant le sujet. « Si un Chinois fait du zouk, il aura sa place ici », ajoute-t-il. Le secrétaire d’Etat Estrosi a compris le message quand il rend hommage aux musiques noires, sans lesquelles il n’y aurait pas eu le blues, le jazz, le rock. Une salle entièrement noire, certes, mais pas moins universelle ni moins légitime qu’une salle qui serait entièrement blanche. « Je ne connais pas grand-chose aux courants musicaux de cette soirée, concède Max Pierre-Fanfan, écrivain et journaliste. Je suis venu parce qu’on m’a invité. Moi, c’est l’opéra et le jazz qui m’intéressent, mais je suis curieux de voir l’évolution de la création antillaise. Les Césaire sont a priori une bonne initiative, mais il ne faudrait pas qu’il y ait par la suite des Césaire du cinéma et des Césaire du théâtre. Nous ne devons pas nous cantonner dans des ghettos. » (Photo ci-desus: Les Déesses.)

C’est qui le beau gosse, là-bas ? Harry Roselmack en personne, costume noir de James Bond black, « Césaire d’honneur » l’an dernier. Le journaliste martiniquais de TF1 n’est, lui, pas hostile à ce que la présente manifestation s’élargisse un jour à d’autres arts. « C’est l’objectif », dit-il. Le « bad boy » en survêt chic, là-bas, c’est Didier Morville, plus connu sous le nom de Joey Starr. « Ça fait 20 ans que je fais de la musique, je suis nominé, mais je ne suis pas trop pour l’honorifique, confie-t-il. Ça n’empêche pas que c’est important pour moi d’être là. »

La sonnerie indique aux spectateurs qu’il est temps pour eux d’aller s’asseoir dans la salle. Les remises de prix alternent avec la production de groupes et d’humoristes. Le public semble un peu coincé. On se croirait aux Césars. Entracte. C’est le moment de filer si je ne veux pas me retrouver à trois heures du matin piquant du nez sur mon ordinateur. Sur le quai du métro, une jeune femme fait la manche en interprétant des airs populaires français. J’essaie d’en fredonner un avec elle: « Ménilmontant », de Trenet. Rythme jazzy. La jeune femme est noire. Ça c’est Paris.

Antoine Menusier

Joey Starr : « L’année dernière, j’étais pas invité »

Chou Sin

Antoine Menusier

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