Ce week-end, c’est l’été. Comme chaque année depuis Jack Lang, les païens que nous sommes, allons nous adonner à la fièvre de Bercy dans le quartier, au PMU d’en face, sur la place du village, en écoutant les polyphonies dissonantes de la fête de la Musique. C’est désormais acquis et inscrit dans la tradition républicaine, même Jean François, célèbre maire du 77, s’offre à son public soumis, sans écoper d’un mot de travers.

Pour ceux et celles qui veulent goûter à autre chose tout en restant dans la thématique, passez donc à Bobigny, c’est facile à trouver, tous les chemins du 93 et les autoroutes de la région passent chez les Balbyniens (les habitants de Bobigny, et oui, « vous avez au moins appris quelque chose », comme dirait madame la maire). Et arrêtez-vous à l’Hôtel de Ville, très facile à reconnaître si vous avez une idée de ce que pouvait être un quartier général de la Stasi, voire du KGB. Dirigez-vous vers la salle des tortures, au sous sol, et entrez dans la salle Pablo Neruda pour assister à un championnat du monde unique en son genre. Point de short, ni de chrono, mais des mots, à l’occasion de cette troisième Coupe du monde de slam et ce 6e grand Slam national de poésie, qui a commencée le 16 juin et qui prendra fin le 21.

Je dois me rendre à l’évidence, jusqu’alors assez rétif aux « mouvances musicales modernes », peuplés d’engeances écervelées et à l’origine de nombreux dommages collatéraux, je m’étais résolu à sortir mon vieux microsillon et mes vinyles. Mais « les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît », disait Audiard, alors je me suis décidé à franchir le pas pour la deuxième fois et voir à quoi pouvait ressembler un championnat du monde de slam.

Mais qu’est ce donc que le slam ? Hip hop, rap, poésie… un peu de tout ça sans l’être. A cette réponse de Normand, Katrin, slameuse, offre une métaphore intéressante : « Le slam c’est un peu un magasin de bonbon où le Mars serait la poésie classique, les Twix la poésie surréaliste, les Kit Kat la poésie romantique, les guimauves la poésie engagée… Bref, le slam c’est un peu tout ce choix. » A ce stade, et n’ayant pas encore vu le spectacle, je m’interrogeais sur la nature des Bounty, des Milky Way et autres Mm’s. (Il me semble nécessaire et en accord avec le ministère de la santé de préciser une nouvelle fois qu’il est conseillé, bientôt obligatoire, de manger 5 fruits et légumes par jours et de bouger aussi).

Bref, essayons avec quelqu’un d’autre de définir le slam. Mathurin, le vainqueur de l’édition 2008, accepte de se prêter au jeu. Mathurin des Côtes-du-Nord, « euh des Côtes d’Armor » dis-je, « non des Côtes du Nord », bon d’accord, un puriste sur lequel la réforme des départements de Balladur ne passera pas. « Le slam, affirme t-il, c’est un terrain de poésie, ce n’est pas un style, c’est ouvert à tous, quelque soit ton âge, du moment que tu estimes avoir quelque chose à dire, sans musique ni accessoires ; aujourd’hui le slam rassemble chanteurs, comédiens, conteurs… » Mathurin est monté pour la première fois sur une scène slam en 2003. Depuis il slam mais est aussi poète-performer (comprenez faire une performance autour de la poésie), membre du Grandiloquent Moustache Poésie Club, dont les trois membres sont tous affublés de belles bacchantes.

Le slam est un mouvement récent, il est apparu aux Etats-Unis dans les années 80, à Chicago, lorsque Marc Smith, ouvrier du bâtiment, décide de mettre un peu de rythme dans les soirées où l’on récite de la poésie. Etymologiquement, il y a discorde : selon le principal intéressé, Marc Smith, « slam » viendrait de « Chelem », dans son sens sportif, car le slam a rapidement fait l’objet de concours et de compétition « sportive » ; et puis, la deuxième école affirme que slam vient de l’argot américain, « claquer ». Qu’importe, le Slam s’est rapidement répandu et les figures de proue sont apparues, tel Saul Williams puis Grand Corps Malade en France, où les premiers collectifs ont vu le jour au début des années 2000.

Cette année à Bobigny, le tournoi de poésie, puisqu’il s’agit bien de poésie, a réuni une dizaine de nationalités : Suède, Allemagne, Canada, Hollande, Finlande, Madagascar, Etats-Unis, Zimbabwe, Angleterre, Tanzanie, Espagne… Tous les concurrents ont obtenu les meilleures distinctions dans leurs pays et se retrouvent donc envoyés à Bobigny. Les championnats du monde se déroulent en plusieurs « rounds » dans lesquels le slameur a trois minutes pour réciter son texte ; il est ensuite noté par le public (cinq membres pris au hasard) et cumule les points. Le meilleur gagne, comme toujours, sauf qu’ici il n’y a pas d’argent à la clé.

Ce mardi soir, lors du premier « round », Laura Wihlborg est montée sur scène pour défendre les couleurs de la Suède. Menue, mal à l’aise avec ses bras, morte de tract, elle est pourtant l’auteur de morceaux aussi agréables et savoureux que la première fraise tagada d’un paquet. Elle est en plus servie par une langue relativement croquignole, heureusement sous-titrée. Quant à Mpoto Mrisho de Tanzanie, ses compositions en swahili sont des contes qu’il sait admirablement mettre en scène avec sa parure en léopard et son physique de boule de billard.

L’univers du slam est bien plus large que celui dans lequel il est enfermé. Non, ce n’est pas le nouveau faire-valoir du 93. D’ailleurs s’il est à Bobigny c’est pour des raisons pratiques, le championnat du monde se tenait auparavant à Nantes, et s’il s’introduit dans les écoles, en français, c’est aussi pour mieux approcher Villon, Baudelaire, Apollinaire, Burroughs ou encore Férré et Brassens, alors franchement, s’il faut en passer par là…

Adrien Chauvin

Renseignements et réservations pour le grand Slam à Bobigny jusqu’au 21 juin au 01 42 06 92 08.

Adrien Chauvin

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