Derrière les HLM de Bondy nord, peu de verdure, mais des talents en herbe qui germent et parfois vont jusqu’à l’éclosion, laissant ainsi sortir de nouveaux noms tels que Lartsite, ce jeune rappeur bondynois en tournée avec Maître Gims. Il y a aussi dans ces cités, des jeunes qui mettent en musique et paroles leur ville, leurs histoires personnelles, leurs revendications… On dit même qu’ici c’est un village où tout le monde se connaît et s’entraide.
On ne fait pas les choses que par hasard, car à Bondy nord on s’organise avec comme point de rencontre l’association Ribat (bâtir en verlan), créée en 2012 par ces jeunes de quartiers vouées initialement à l’aide scolaire, aux activités sportives… qui a ensuite évolué vers une activité plus musicale avec des locaux installés sous forme de studio d’enregistrement. « 40-50 jeunes entre 18 et 35 ans de Bondy nord fréquentent Ribat, l’activité principale s’est avérée être la musique auprès des jeunes du quartier en particulier le Rap mais aussi d’autres formes de musique comme le R&B, la Soul… C’est vraiment la musique qui fait partie de la culture de ces quartiers. Il y a deux groupes Bad Mafia et Rap STT avec un rappeur solo Lekaye qui sont plus investis musicalement ici » confie Jaures.
De la musique et du boulot

badmafia

Bad Mafia


Ces jeunes du quartier nord de la ville de Bondy sont des copains d’enfance. Ils ont grandi ensemble et donc se connaissent bien. Sami, Maxime, membres du groupe Bad mafia et Kader le manager de celui-ci me reçoivent avec Jaures du groupe Rap STT. Ils ont entre 23 et 25 ans. Parmi eux un électricien, un chauffeur de bus, un étudiant en licence pro… « On est des mélomanes depuis notre jeune âge et on a toujours écouté de tout comme musique. Au début, on rappait comme ça pour s’amuser et ensuite on a construit nous même la cabine [le studio d’enregistrement, ndlr] avec les jeunes du quartier » explique Sami. « On a des donneurs qui nous fournissent aussi du matériel informatique comme la Bnp, Areva… que nous avons nous-mêmes démarchées et à qui on a expliqué notre projet pour aussi faire des partenariats avec des entreprises pour trouver des stages et des emplois. C’est comme ça que Sami a trouvé son job chez l’Oréal comme opérateur de fabrication par exemple. L’idée à la base est d’attirer des jeunes par la musique avec ce studio d’enregistrement pour leur montrer autre chose et les mettre aussi ensuite sur d’autres projets comme l’organisation d’un tournoi de foot l’année dernière où il y avait plus de 300 jeunes de Bondy, on a aussi emmené au Mont-Saint-Michel des gamins de quartiers, on fait des petits concerts, on tourne des vidéos à Bondy nord qu’on met sur You Tube… On s’entreaide aussi avec d’autres associations de Paris et d’autres banlieues du même réseau de Ribat. Toutes ces activités aident aussi à apaiser certaines tensions dans les quartiers » complète Kader.
RapSttCôté rap, Bad Mafia était au Palacio à Paris le 18 septembre dernier pour un petit concert tout comme Rap STT qui font des petites manifestations, des scènes de quartier à Bondy ou dans d’autres villes de banlieue. « On compte lancer une chaîne You Tube pour suivre Bad Mafia, Rap STT… On va aussi monnayer les vues. On a aussi fait un morceau avec Lartiste. On a aussi un facebook officiel… Instagram… », poursuit Kader.
Dans la tranche d’âge supérieure 25-30 ans, on s’organise différemment. C’est le cas du rappeur Hamidu et de son producteur Solo du label de musique 140 Squad crée en 2012 à Bondy. C’est auprès du label French Cut Music que Solo a forgé son expérience auprès du producteur et réalisateur Rabi qui lui a tout appris. Label bien connu dans le milieu Hip Hop et audiovisuel pour avoir fait beaucoup de clips de rappeurs. Encore une fois, on apprend tout sur le tas, le producteur Solo m’explique : « j’avais une bande de copains dont faisait partie Lartiste avec qui j’ai commencé vers l’âge de 11 ans à faire du rap ensemble en participant par exemple à l’époque à l’organisation d’événements comme ‘Y a de la banlieue dans l’air’. Au fil du temps, vers l’âge de 16 ans, je me suis rendu compte que je préférai être derrière la scène et d’être la face cachée de l’artiste. Aujourd’hui cela fait 3 ans que je produis Hamidu, un ami d’enfance de Bondy comme moi. Il a commencé à faire du rap aussi dès l’âge de 11-12 ans. C’est un ingénieur du son qui fait partie des 10 meilleurs de France. C’est d’ailleurs grâce à son métier qu’il a aussi connu beaucoup d’artistes. Rien n’est planifié, rapper est sa passion. On fait ce qui nous plaît sans se poser de questions même si on a commencé à se professionnaliser avec le label 140 Squad. Ce nom vient de 93 140 Bondy, d’où 140 Squad pour l’équipe et par conséquent l’équipe de Bondy ».
Un label familial
Solo poursuit : « J’ai crée ce label pour avoir la main mise sur les artistes et sur ce que je voulais faire. J’ai aussi l’artiste Fresh qui est sous mon label. Lui aussi est un ami d’enfance. C’est agréable de travailler avec des amis, car on peut leur dire librement ce que l’on pense et on travaille dans un climat de confiance. C’est un peu ce qui manque dans ce milieu de la musique où l’entourage n’est pas toujours franc. J’ai d’ailleurs ouvert ce label avec mon frère et un autre associé que je connais depuis toujours. Je reste donc là aussi toujours dans ce climat de confiance. C’est beaucoup d’investissement en temps et en argent ».
Plus professionnalisé que ses cadets, Solo explique qu’il a une mix tape en cours avec Hamidu pour prendre la température et en fonction de cela faire ensuite un album. Les concerts sont faits dans des night-clubs à Paris, en région parisienne ou bien encore à Marrakech. « C’est difficile de faire des festivals, car il faut être déjà un peu connu. Nous, c’est notre rêve de pouvoir en faire un comme les Vieilles Charues, les Francopholies, la fête de l’humanité… » relève Solo.
Pour ce qui est des influences musicales, elles sont pour tous les mêmes. On écoute de tout sans se limiter uniquement au rap (Colplay, U2, Sia, Michael Jackson, Renaud, Rammstein, musique africaine…), tout en ayant été bercés aussi par NTM, Assasin, Secteur A, D.Dre, Booba, La Fouine, Kaaris Rohff, 2 Pac…
« Un artiste pour moi est un mec qui s’exprime sans calcul »
140 Squad

140 Squad


Solo fait remarquer : « les mentalités changent. Il ya une évolution dans les revendications faites dans les chansons qui sont beaucoup moins politiques que nos aînés, car on y comprend rien à la politique bien trop éloignée de nous. On va plus parler des quartiers laissés-pour-compte, le chômage de la jeunesse, de nos vies, de nos envies, de nos parcours, de nos villes, de nos origines comme par exemple la chanson d’Hamidu « Je viens de là » qui revient sur ses origines ». Hamidu souligne qu’il aime bien mélanger les genres, les cultures pour faire ressortir ce melting pot dans ses chansons qu’il écrit et compose lui-même : « le message que j’apporte aux gens, c’est de vivre leurs rêves, leurs vies à fond et de leur redonner de l’espoir. Mon créneau est assez éclectique. Je peux aller dans le festif comme je peux aller dans des morceaux plus intimistes. Je fais des morceaux pour que les gens se sentent bien et oublient un peu leurs problèmes du quotidien. Parfois je peux aussi lâcher des phrases dures. En fait, je ne me fixe pas de limite. Je fais ce que j’aime sans me mettre des barrières. Un artiste pour moi est un mec qui s’exprime sans calcul ».
Un autre endroit à Bondy où le jeune rappeur Hamidu et son producteur Solo m’ont emmené est l’atelier MAO (Musique assistée par ordinateur), un atelier de la ville de Bondy qui existe depuis 10 ans et qui est devenu avec le temps aussi une grande famille. Tous deux y ont fait ici aussi leurs premières armes. Hamza son animateur déclare : « on accueille des jeunes de 15 à 17 ans. On fait plusieurs activités à la semaine : l’atelier écriture, chants, répétitions et enregistrement. C’est ici qu’ont démarré Lartiste, Hamidu, Solo… C’est aussi un lieu de transit où les jeunes passent après les cours pour parler aussi d’actualité… On met d’ailleurs des journaux à leur disposition. On fait aussi beaucoup de pédagogie en leur expliquant que dans le rap il y a aussi de la drogue dans laquelle il ne faut pas tomber et que dans la vie il n’y a pas que l’argent, les femmes comme on peut le voir dans certains clips rap. On essaie de les sensibiliser à ça en faisant un peu de la prévention ».
Bondy regorge de talents, émergeant de ces cités dortoirs qui ne somnolent qu’en apparence. Elles font naître des jeunes footballeurs de ligue 2 ou encore de ligue 1 comme Bakaye Traore au AC Milan de 2012 à 2014 et actuellement dans le club Bursaspor en Turquie. Sans oublier le récent Adama Sako qui est ressorti en août dernier champion du monde de handball ou encore la judokate Audrey Tcheuméo médaillée de bronze en 2012 aux Jeux olympiques de Londres… Au-delà du sport, il y a aussi cet entrepreneur Youness Bourimech de 33 ans qui a crée huit entreprises à Bondy et emploie des gens de la ville. Un moyen aussi de favoriser l’emploi local et de démontrer que les villes de la Seine-Saint-Denis peuvent aussi avoir un vrai rôle économique. Ici, le mot « entreprendre » dans tous ses aspects, prend tout son sens.
Cristel Fabris

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