Lamba Soukouna est un jeune de Villepinte atteint de drépanocytose qui a été attaqué par des policiers le 8 mai 2008. Alors qu’il se rend au commissariat de Tremblay-en-France pour porter plainte, il reconnaît deux de ses agresseurs dans une patrouille de police. Interpellant le jeune homme, les policiers l’embarquent au poste, le gardent en détention et refusent de le conduire à  l’hôpital où il est suivi malgré une crise de douleur liée à sa maladie génétique. Ce jour là, Lamba aurait pu mourir. Resté trois jours hospitalisé, son affaire, examinée par une juge d’instruction en septembre 2012, est toujours en cours.

« Avec Lamba, on n’a pas de passé de voyou, on a grandi en cité mais c’est tout, raconte Bonny Judicaël Annoman, réalisateur du documentaire Justice pour Lamba. Je me suis dit que j’allais faire un film là-dessus pour apporter ma pierre à l’édifice ». « Bonny, c’est une découverte, témoigne Aïcha Bélaïdi qui l’a sélectionné pour la 6e édition des Pépites du Cinéma. C’est une forme de cinéma-témoin : comment des jeunes non-professionnels réalisent un témoignage de leur époque sans moyens ».

Tourné en DV et aidé par ses collègues de WIZZ, la société qui a post-produit le film Intouchables, ce premier documentaire conforte Bonny dans son envie « de ne pas décevoir les gens » qu’il filme. Aspirant à réaliser des fictions et des documentaires – il prépare un long-métrage sur la médiatisation des banlieues – Bonny souhaite « ne pas rêver des films que je ne pourrais pas faire ». Pour aller au bout de son ambition, i a récemment quitté son travail d’intermittent pour se consacrer pleinement à la réalisation.

Plutôt bon élève durant l’enfance (« du genre à vouloir faire rire la galerie »), Bonny rêve d’écrire des romans. Malgré sa mauvaise orthographe, son imagination est détectée par son instituteur de CM2 : « Un jour, il m’a appelé à son bureau avec les deux premiers de la classe. Il leur a demandé :  »Est-ce que vous avez déjà lu une rédaction de Bonny » les autres ont dit ‘Non’. Il a renchéri :  »Et bien, s’il ne faisait pas autant de fautes d’orthographes, il aurait de bien meilleures notes que vous ». Ça m’a vraiment poussé ».

Né à Villepinte (93) en 1978 dans une famille polygame de quinze enfants, Bonny connaît une enfance joyeuse : « c’était le top du top, on ne s’ennuyait jamais ». Lorsque son père – garde forestier et ancien musicien en Côte d’Ivoire – et sa mère divorcent, Bonny et ses six frères et sœurs restent à Villepinte avec « la Patronne » comme il aime à l’appeler : « Je ne la remercierai jamais assez pour tout ce qu’elle a fait ».

Le rapport à l’Afrique qu’il dénigre dans un premier temps (« j’avais horreur qu’on me demande  »ça se passe comme ça dans ton pays ? » ») est réinvesti par des figures américaines telles qu’Eddy Murphy ou Will Smith à l’adolescence (« T’as une fierté d’être noir à 15/16 ans que t’avais pas quand t’étais gosse »). La Côte d’Ivoire, il n’y ira qu’une seule fois, en 1997 où il se prendra « une bonne claque » : « C’est ce qui m’a poussé à me dire qu’il fallait que je décroche des diplômes ».

Après un Bac L (« ce qui m’a sauvé, c’est l’anglais »), il intègre la Fac de Paris 8 en Cinéma et met six ans à décrocher sa Licence : « J’arrivais pas à m’accrocher. D’une part le service militaire c’était ‘No way’, de l’autre je voulais percer dans le rap ». Membre des groupes villepintois Les Philosophes de la Cité et Flow du Bled, Bonny travaille en parallèle comme surveillant dans un lycée de Tremblay et assiste à une escalade de la violence : « Ça me rendait dingue de voir des jeunes aller en cours avec des armes ». Persuadé que les médias influencent ces attitudes négatives, Bonny encourage « ceux qui tirent les gens vers le haut avec l’Art ».

En 2004, il s’installe à Londres dans le quartier de Streatham pour revenir « avec un bon niveau d’anglais et une expérience à l’étranger ». Il y découvre tous les métiers qu’il refusait en France (chantiers, restauration, hôtellerie…) et  le recul « c’est en vivant à l’étranger qu’on découvre le confort de la France ». De retour en 2006 avec un côté combatif anglo-saxon, il est embauché par une société de post-production et s’installe à Torcy (77) : « Je veux pas habiter à Paris, on étouffe ».

Le cinéma qu’il a fréquenté tardivement grâce aux cartes illimitées ne lui a pas apporté une culture cinéphile mais il cite facilement Get on the bus de Spike Lee (vu en VHS à l’adolescence), les films de Michael Moore et Aide-toi le ciel t’aidera de François Dupeyron comme source d’inspiration.

Regrettant qu’on ne parle de la banlieue « que lorsque ça brûle », Bonny aime la filmer avec « mon vécu, ma sensibilité et le gros positif que j’en tire ».

Claire Diao

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