Née à Vientiane au Laos, Boulomsouk Svadphaiphane arrive à l’âge de deux ans en France. Scénariste, réalisatrice, productrice et photographe, son exposition de photos vient de s’achever à Paris. Portrait d’une femme tout terrain et touche-à-tout qui tire sa force de son histoire personnelle.

Dans les années 1970, la guerre civile laotienne continue à faire des ravages. Le régime communiste arrive au pouvoir fin 1975. C’est un an plus tôt que Boulomsouk Svadphaiphane voit le jour. “Ma mère m’a eu à 22 ans. A l’époque, elle s’occupait de personnes âgées à qui elle enseignait la lecture et l’écriture. Mon père était instituteur, puis il a voulu entrer dans l’armée royaliste ». Les mots s’échappent, ils filent à toute allure. Le débit de parole est pressé comme si il fallait tout raconter, très rapidement, avant d’oublier.

L’instabilité, la fuite, la recherche de repères marqueront ses premières années. Puis, il y aura le départ de son père pour la France. “Ma mère devait le rejoindre mais elle ne savait pas quand. Lorsqu’elle est envoyée chez un oncle, il la dépouille de ses bijoux et de son argent.” Courageuse et persévérante, sa mère finira par rejoindre un camp de réfugiés en Thaïlande où elle perdra vingt kilos et réussira à survivre, en portant à bout de bras son enfant d’un an et demi.

Intégration dès l’atterrissage

Pour retrouver sa petite famille, le père de Boulomsouk Svadphaiphane, bien arrivé en France, se rend à l’ambassade du Laos et rencontre un diplomate français. Il sait qu’il doit bientôt partir en Thaïlande visiter les camps de réfugiés. Il lui donne alors une photo de sa femme à 18 ans. Le fonctionnaire finit par les retrouver. Il s’occupera des papiers de la mère et de l’enfant pour assurer leur installation en France. « Ma famille est réfugiée politique. On a fui le communisme alors qu’une partie de ma famille était proche du pouvoir laotien comme le cousin germain de mon père qui a occupé la fonction de Premier ministre du Laos », raconte Boulomsouk.

Leur arrivée en France coïncide avec la première grande vague d’immigration asiatique. « Mon père a refusé d’être parqué dans un ghetto asiatique comme à Aulnay-sous-Bois. Il a choisi de nous installer à Massy, pour que l’on s’intègre plus facilement », explique la scénariste. Son quartier comptait trois familles asiatiques, quelques dizaines de familles africaines et maghrébines. « Je vivais dans un bâtiment HLM mais de cinq étages seulement. J’étais une bonne élève à l’école et aussi un vrai garçon manqué !  Je jouais au foot à toutes les récrés », raconte-t-elle, nostalgique. On est loin de cette image aujourd’hui : la femme arbore désormais une coupe carrée féminine et des tenues toujours raffinées. « A l’école, mon père tenait à ce que je déjeune à la cantine pour que je mange français ». Ce souci permanent de l’intégration. Dès son enfance, Boulomsouk tente de comprendre ses racines et tire de son histoire familiale sa force. « Elle n’en parlait pas énormément, se souvient son amie d’enfance, Inès Matsika. Au regard de son parcours, on peut mieux comprendre d’où vient sa détermination ».

Rencontre avec les mots

Lorsqu’elle a commencé à écrire, c’est l’histoire de sa famille qu’elle a voulu raconter pour savoir par où et par quoi elle était passée. « Je me suis appropriée le langage, le français, parce que ça n’était pas ma langue. Dès la primaire, je plagiais mes écrivains préférés ». Celle qui a toujours écrit veut ressembler à Victor Hugo. A sa passion pour les lettres s’ajoute son amour pour le cinéma. Ses sœurs la couvraient lors de ses excursions en douce à Paris.

Pour faire plaisir à ses parents, elle fait des études de droit jusqu’au concours du CRFPA (centre régional de formation professionnelle des avocats) où elle échoue pour « son propre bien », dit-elle. Pour elle, il est possible de faire ce qu’elle aime. Direction le bureau du professeur en scénario du DEA (diplôme d’études approfondies) à Paris 1 : « Nous discutons près d’une trentaine de minutes. Je finis par me rendre compte je suis en train de passer l’entretien d’entrée ! » Alors, tout s’enchaîne très vite : de son premier court-métrage d’horreur tourné pendant l’année sabbatique entre le concours du CRFPA et son entrée en DEA, à son diplôme avec mention, en passant par de nombreux stages en parallèle et son travail de scénariste avec le réalisateur Thomas Gilou. Elle crée sa première boîte de production en 2004 puis une deuxième quatre ans plus tard, Boulimik Production, et une autre en 2008, NVI (New vision international) qui produit l’émission « Toutes les France », un talk-show présenté par Ahmed El Keiy sur France Ô censé « refléter toutes les sensibilités françaises ».

Elle poursuit sa route en continuant d’écrire, de réaliser mais aussi en s’essayant à la photographie. « Ta-Atua » est le nom de l’expo photo qui vient de s’achever à la galerie Myriam Bouagal (Paris 3) : des photos qu’elle a prises en argentique et qui interrogent le rapport entre le sacré et le corps à travers le tatouage. Prochaine étape : publier un livre ? « Si j’écris un roman, je ne veux pas qu’il soit adapté à l’écran. Pour moi, le challenge serait d’écrire un roman inadaptable. Beaucoup de romanciers écrivent des romans pour qu’ils soient adaptés en scénarios, ce n’est pas mon cas. Sinon autant écrire directement un scénario ».

Cultiver sa différence

Boulomsouk Svadphaiphane est de celles qui ont plusieurs vies dans une seule, plusieurs casquettes, plusieurs fonctions sur une même carte de visite. « Être dans un milieu créatif, artistique, demande d’être accompagné par des personnes aussi passionnées et passionnantes ». En 2015, elle écrit, réalise et co-produit avec sa boîte de production un court-métrage, « The Fairy of the Lake », « un conte social horrifique » où il est question d’aliénation sociale et de pauvreté, des thèmes qui lui sont chers. « Le film est actuellement en exclusivité chez un vendeur international et sera en VOD sur Amazon ». La réalisatrice travaille en ce moment sur un projet de long-métrage, « Chair », qui traitera là encore de la misère et de la précarité.

Libre, elle ne cache pas son engagement. Comme lorsqu’elle défile aux côtés de la communauté asiatique à Paris qui dénonce les agressions à répétition dont elle est victime. Toutefois, pas question pour elle de porter le tee-shirt de la manifestation sur lequel était marqué « Sécurité pour tous ». Elle s’en explique : « Le mot ‘sécurité’ a été l’instrument de campagne des partis de droite conservatrice et d’extrême-droite, je ne pouvais donc pas porter un tee-shirt avec ce mot imprimé car il me gêne. Même si je soutiens à 100% la cause de cette manifestation et ses manifestants ».

Loin d’avoir sa langue dans sa poche, la réalisatrice compte bien ne pas abandonner la lutte contre les clichés et continuer à parler de la précarité à travers ses productions. « Il faut investir les champs qui ne sont pas naturellement les nôtres. Il faut défendre sa place au soleil. L’art est un champ qu’il faut investir. Il ne faut pas avoir honte de sa culture. La représentation passe par l’image, c’est ainsi qu’il est possible d’influencer une société de nos jours. Nous sommes Français et différents. Je me sens eurasienne, citoyenne du monde. Je me sens libre partout. »

Yousra GOUJA

Crédit photo : Lena Villa

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