L’artiste havrais Brav nous reçoit dans un café parisien pour un long entretien dans lequel il évoque son nouvel album, sa famille, sa jeunesse, sa vision du rap et bien plus encore. Rencontre.

Bondy Blog : Un an à peine après la sortie de Sous-France, tu reviens avec un nouvel album, Error 404. Pourquoi être revenu si vite sur le devant de la scène ?

Brav : Après la sortie de l’album Sous-France, on a mis en place une tournée de concerts en appartement qui a débuté en septembre. Vers la mi-novembre, je recevais tellement d’énergie de ces concerts que le soir quand je rentrais chez moi, je ne m’arrêtais pas d’écrire. En un mois et demi, on avait terminé le nouvel album. Le fait d’avoir quelque qui se mette en marche avec le précédent album a fait que ça a découlé tout naturellement. La proximité des concerts-appartement permet d’être à l’écoute des gens et tu reçois tellement d’informations que lorsque tu écris, tout devient plus simple. Tu as plein d’idées, d’anecdotes, de rencontres magnifiques, tout ça te galvanise.

Bondy Blog : C’est donc tes fans qui t’ont donné l’envie de faire ce nouvel album ?

Brav : Oui c’est ça ! C’est toute cette énergie qui a fait que Error 404 existe. Je suis quelqu’un qui prend plus de temps pour écrire habituellement mais cette fois-ci c’était plus rapide. Pour l’anecdote, j’allais faire un concert-appartement à Aix-en-Provence et entre Le Havre et Aix, il y a huit heures de route. Sur les huit heures, on avait déjà déterminé le titre de l’album, découlé les thèmes, trouvé tous les titres de l’album et même la raison pour laquelle je voulais l’appeler Error. En fait, c’est un album qui n’a pas lieu d’exister, comme je le dis en introduction, vu que je prends du temps pour écrire habituellement et finalement tout s’est marié magnifiquement.

Bondy Blog : Les retours sur ton précédent album ont-ils été à la hauteur de tes attentes ?

Brav : Oui, vraiment plus qu’espérés. Il faut savoir que j’ai eu une carrière en groupe avec Tiers Monde jusqu’en 2006, puis silence radio. J’ai repris mes activités solo en 2012 afin de développer mon univers et finalement ça ne s’est pas très bien passé puisque j’ai avorté le projet que je voulais sortir. Des personnes ont été blessées par ce qui s’est passé alors quand je me suis remis à l’écriture, avec l’album Sous-France, j’avais peur du retour des gens. Finalement quand on a annoncé l’album, les gens étaient restés, d’autres sont peut-être partis et d’autres se sont greffés. La première semaine de l’album Sous-France était magnifique : il y a eu un bon accueil du public et de la presse même si n’est pas encore les grands médias mais ce n’est pas ce qu’on cherche.

Bondy Blog : Pourrais-tu en dire un peu plus sur le choix de la pochette de l’album ?

Brav : J’ai mis une photo de mon père, parce qu’en fait il y avait une continuité avec le premier album sur lequel figurait mon visage. C’était une forme de filiation. Je trouvais intéressant d’arriver dans les bacs au rayon rap, avec la tête de mon père, entre Jul, Nekfeu. Tu te dis qu’il y a une erreur, il est là l’Error 404.

Bondy Blog : Il apparaît également dans tes clips.

Brav : Il apparaît dans 3 clips : Revolving, Baggaré et 25 minutes.

Bondy Blog : Le thème de la famille était déjà dans le précédent album notamment dans « Jeu de cette famille » et « Sous France ». La famille, c’est ce qui fait ta force ?

Brav : Oui comme tout le monde je pense. On vient tous de quelque part et la famille c’est ce qui t’apporte toutes tes connaissances, tes bases, tes réflexions. Je mets au centre de ma musique la famille notamment du fait de l’histoire de Din Records qui est un label fait sur un fondement très familial et fraternel.

Bondy Blog : Vous vous connaissez tous depuis tout petit ?

Brav, de son vrai nom Wilfried BARRAY, rappeur français originaire du Havre, après de nombreuses années passées aux côtés de Tiers Monde au sein du groupe Bouchées Doubles. Il sort en janvier 2015 son premier album solo "Sous France".

Brav, de son vrai nom Wilfried BARRAY, rappeur français originaire du Havre, après de nombreuses années passées aux côtés de Tiers Monde au sein du groupe Bouchées Doubles. Il sort en janvier 2015 son premier album solo « Sous France ».

Brav : Avec Médine, ça remonte à la maternelle ; Tiers Monde, je l’ai rencontré en sixième ; mon grand frère et mon petit frère font les sons à Din Records ; Alassane qui est aujourd’hui directeur du label, je le connais depuis tout petit. Il y a une dimension très familiale et c’est le point de départ de quelque chose : au début on rappe pour soi puis on rappe pour le quartier et aujourd’hui on va un peu plus loin.

Bondy Blog : Dans l’album, tu abordes également des thèmes d’actualité : la religion avec « Seigneur », les problèmes liés à l’environnement avec « Raoni » du nom du défenseur de la forêt amazonienne, les dérives technologiques avec « Error 404 ». Tu es l’un des seuls rappeurs à aborder autant de thèmes dans un seul et même projet, en es-tu conscient ?

Brav : Je ne sais pas si je suis le seul à le faire. La plupart des rappeurs ont peut-être une phrase, mais c’est vrai que tout un thème autour de ce sujet-là ça devient plus limité aujourd’hui dans le rap grand public parce que certains le font mais ils ne sont pas forcément écoutés. Je pense que j’ai des questions et des raisonnements qui sont très vite retranscrits en musique, j’ai du mal à trouver des facilités d’écriture sur des thèmes que je ne vis pas. Sur Error 404, ce sont des erreurs récurrentes dans chaque catégorie : Internet et le fait d’avoir des relations avec des gens qu’on ne connaît pas. Il y a le titre « Marla Singer » qui traite de l’amour : on cherche l’amour parfait alors qu’il est devant nous, plus il est proche, plus on le néglige ! Pour le cas de Raoni, il se bat pour nous alors que nous, on en a rien à foutre de lui. J’essaie de prendre des thèmes qui nous touchent mais qu’on ignore.

Bondy Blog : Tu dénonces les injustices et les inégalités. Ce sont des choses qui te concernent personnellement ?

Brav : Ça me consterne depuis que je suis enfant. J’ai grandi dans un milieu très populaire et dans une famille très modeste qui a bénéficié des colis alimentaires. Je sais ce que c’est d’être un enfant de l’Abbé Pierre ou des Restos du cœur. De cette éducation et de ces valeurs portées sur l’humain, je suis obligé d’être touché, je sais que j’ai reçu et aujourd’hui pour aller mieux il faut que je redonne sinon c’est injuste. Et je fais très attention à être juste. Si je peux donner, je donne. Ce n’est pas un problème, si j’ai plus, ce sera pour les autres.

Bondy Blog : Comment fait-on pour lutter contre les inégalités et les injustices en tant qu’artiste ?

Brav : Prendre le temps de parler avec les gens, c’est très important. Lorsqu’on est quelqu’un de public, il faut prendre du temps pour les gens et être à leur écoute, il ne faut pas créer un clivage. Les personnes qui voient l’artiste vont se dire « finalement c’est un gars comme moi ». Ça évite un fossé entre celui qui a réussi et celui qui n’a pas réussi. Je vois les choses très horizontalement et non verticalement : personne au-dessus de moi et on reste d’égal à égal.

Bondy Blog : Tu as commencé le rap très jeune aux côtés de Tiers Monde, de ton frère Proof ou encore Médine et ensemble vous avez donc formé le label Din Records. Il y a toujours eu cette verve dans les paroles, la volonté de dénoncer ce qui n’allait pas dans la société, est-ce ta manière de concevoir le rap ?

Brav : Il y a plusieurs choses à prendre en compte : j’ai grandi à une époque où le rap dénoncer, revendiquer. Aujourd’hui, on est plus dans la surenchère et dans l’amusement. Quand j’écris je pense toujours au fond très réel et social que pouvait avoir le rap de l’époque. Mais il est difficile de garder le même discours toute sa vie, le discours a changé avec le temps, il y a des thèmes sur lesquels je suis moins virulent parce que j’ai répondu à certaines questions au fil du temps.

Bondy Blog : Dans l’un de tes morceaux, tu samples une interview de Jacques Brel et de Brassens et tu cites également l’Abbé Pierre comme modèle. Penses-tu que certains chanteurs de variété étaient les pionniers du rap français ?

Brav : Pas du rap français mais d’une éthique forte de ce rap, le fait d’avoir un discours très social, de dépeindre la réalité des quartiers, ce que ne fait plus la variété aujourd’hui. Mais je pense que des textes de chanteurs comme Renaud, Noir Désir, Damien Saez portent un message similaire avec le rap mais c’est le  style de musique qui change.

Bondy Blog : Quand tu étais un peu plus jeune, est-ce qu’il était difficile d’être pris au sérieux lorsque tu te présentais comme un rappeur venant de l’ouest de la France et non pas issu des banlieues parisiennes ou des quartiers de Marseille ?

Brav : Encore aujourd’hui, lorsque tu dis que tu viens du Havre, il y a beaucoup de gens qui ne savent pas te situer la ville sur une carte. Le fait d’avoir beaucoup joué en province fait que j’ai une certaine vision française du rap alors que les parisiens ont une vision parisienne du rap. Il y a des artistes qui marchent bien ici à Paris, on ne parle que d’eux mais quand ils viennent en province, personne ne les écoute ou ne les connaît. Paris, c’est un monde. Quand tu dis que tu viens de l’extérieur, c’est difficile mais ça me permet d’être en retrait et de ne pas subir la pression des Parisiens !

Bondy Blog : Quel regard portes-tu sur la jeunesse d’aujourd’hui ?

brav2Brav : Je la trouve super rapide, je pensais être speed quand j’étais petit mais les jeunes sont trop vifs : ils sont à la pointe de tout et ça va créer quelque chose de bien si on ne tombe pas dans l’excès. Il faut trouver un juste milieu entre la modernité et les outils de la modernité et également l’envie de faire de belles choses. Le climat est un peu bizarre mais tant mieux. Là on est en bas donc on ne peut que monter forcément.

Bondy Blog : Tu n’as pas ce regard moralisateur qui dit que la jeunesse n’est capable de rien ?

Brav : Non au contraire parce que la jeunesse fait peur aux gens qui sont en place. Encore aujourd’hui, les médias parlent de jeunes « issus de l’immigration », mais est-ce que les jeunes se parlent comme ça ? On ne se voit pas comme ça. Peu importe d’où tu viens. Aujourd’hui dans un quartier, la jeunesse parle toute les langues : le wolof, l’arabe… La jeunesse d’aujourd’hui est beaucoup plus forte qu’on ne l’était nous à l’époque.

Bondy Blog : Quel regard portes-tu sur la société ?

Brav : Ce qui me fait chier, c’est de voir que la France ne prend pas des décisions claires sur certains sujets. J’aimerais que les gens ouvrent les yeux parce que manifester dans les rues ça ne suffit plus, il faut se dire « les gars, venez on va voter, il faut changer ! »

Bondy Blog : Encore faut-il savoir pour qui voter. On a l’impression d’être obligé de voter pour le moins pire

Brav : Il faut du renouveau ! Il faut que des jeunes arrivent et disent « Barrez-vous ! On va tout reconstruire ». Des gens doivent prendre le pouvoir, ceux qui sont là depuis 40 ans, ils se modernisent en se mettant sur Twitter mais ça ne change rien au fond. Aujourd’hui, il y a plein de nouveaux, Macron par exemple mais il n’a même pas de programme !

Bondy Blog : Il est jeune.

Brav : Oui, il est jeune mais il a 40 ans, ce n’est pas ça un jeune pour moi (Rires). Un jeune, c’est 27 ans.

Bondy Blog : Comment fédérer le peuple ? Personne n’y est parvenu aujourd’hui.

Brav : Si aujourd’hui je présentais le plus beau programme du monde, je ne pense pas que je réussirais à fédérer les gens. Même si dans ma musique, j’essaie de le faire et de donner de l’amour aux gens, il y aura toujours des gens pour me dire « t’es un mytho ! » Mais il ne faut pas demander à un artiste de devenir un leader d’opinion, un artiste ne fait que donner son avis à travers un prisme personnel.

Bondy Blog : Comment vois-tu la politique française ?

Brav : Je trouve que ce n’est pas clair. Je n’ai pas reçu d’éducation politique, je ne comprends rien à ce que les politiques racontent. Ils m’enfument et c’est pareil pour tous les partis. Aujourd’hui leurs idées politiques, ce ne sont que des tweets. Je ne comprends plus la gauche, je ne comprends plus la droite. Je ne vois plus les démarcations entre les deux. Il faudrait faire une charte de simplicité. Mes parents ne votent plus parce qu’ils ne comprennent plus rien à la politique. Je suis très porté sur l’humain, je suis très à gauche.

Bondy Blog : Quels sont tes projets ?

Brav : Actuellement je termine ma tournée de concerts en appartement, je vais proposer de nouveaux morceaux à mon public et je pense que je pourrais écrire un album d’ici peu.

Félix MBENGA

Photos : Sandeep Sarkar / Elsa Goudenège

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021