Bondy Blog : Ton premier album solo « Sous France » a reçu un bel accueil. Il faut dire qu’il était attendu.
Brav’ : Il a reçu un très bon accueil, c’est même surprenant qu’il y ait autant de personnes qui attendaient l’album. Mon côté défaitiste peut-être me laissait penser le contraire. Au final, je suis très satisfait !
Ton album aurait dû sortir il y a plus de deux ans. Tu devais le boucler en 45 jours mais ça ne s’est pas vraiment passé comme prévu.
Je devais libérer le studio, ça s’est joué à deux titres près. À DIN Records (le même label que le rappeur Médine), le boulot doit être terminé en 45 jours, chaque artiste attend son tour. J’étais en retard et pas sûr de moi. J’ai raté mon tour.
Tu as dû mettre l’album entre parenthèses. Ce qui t’a laissé le temps de développer d’autres projets, comme ton voyage en Palestine.
J’ai pu me rendre dans des camps de réfugiés, notamment à Ramallah. Me confronter à cette réalité très dure. Je suis revenu de ce voyage avec un projet de livre-photos. Au départ, il s’agissait de photos personnels que j’envoyais à mes proches. J’ai reçu énormément de messages, de soutiens, etc. ce qui m’a donné l’idée de compiler toutes les photos et d’en faire un livre (« La lune sans les étoiles ») commercialisé au profit des enfants des camps palestiniens.
Durant cette période, tu as également écrit un titre à Kery James, « Post Scriptum ».
C’était un titre de mon album. C’était un de ceux que j’affectionnais le plus, mais je me suis dit que Kery l’amènerait beaucoup plus loin que moi. Je lui ai donné avec grand plaisir. J’étais surtout très honoré et touché qu’il l’interprète, c’est un artiste que je respecte beaucoup.
Revenons à l’album. Tu parles de la France d’en bas, tu abordes des thèmes universels comme la pauvreté ou encore la précarité . Mais il est aussi très intime et parfois sombre, je pense au titre « Jeu de cette famille » par exemple.
La « colonne vertébrale » de l’album, le thème central, c’est la lutte des classes. Il y a de vraies inégalités en France et c’est la double peine quand tu viens d’une cité et que tu es d’origine étrangère. J’essaye d’être l’écho d’une communauté qui souffre en silence, de représenter une classe sociale, les prolétaires, plutôt qu’une couleur, c’est moins clivant. Je viens moi-même de cette classe. L’album est personnel mais s’adresse à l’universel. Je me sers de moi pour parler de tout le monde.
Mes premiers textes dans le rap, c’était un peu egotrip, j’écrivais d’abord pour moi. Mon quartier et mon vécu m’inspirent. Je ne pourrais pas raconter quelque chose que je ne connais pas, c’est peut-être pour ça que les titres sont perso. Quand je parle des Restos du cœur, des avis d’expulsion, de Pôle emploi, je décris des réalités que j’ai vécues. J’aimerais écrire des choses plus joyeuses mais ça n’est pas la réalité. Ce premier album a une identité un peu à part, dans la scène rap.
httpv://youtu.be/4Pv5dwV1Wec
Dans « Intro », tu dis « un artiste qui ne dérange pas est un artiste inutile ». Tu assumes le côté rap utile et chanteur engagé ?
J’assume d’avoir des choses à dire. Le rap n’est pas qu’un divertissement. Il y a des combats à mener, des messages de valeur à transmettre. J’écris pour faire cogiter. Je suis incapable de m’habituer aux inégalités. J’ai du mal à me taire. Le jour où je ne parlerai plus de politique, c’est que tout ira bien ou que je serai mort. C’est que je n’aurai plus de cœur. Je n’arrive pas à rester indifférent. Je ne peux pas. Mon nom, Brav, c’est ça. À DIN Records, il y a une certaine forme d’éthique : pas d’injure, de méchanceté gratuite, de vulgarité. On a beaucoup de messages comme « reprends tes études ».
« Sous France » est un album hybride. C’est du rap mais pas que. Les influences sont multiples : pop-rock, electro, et même des chants marins dans « L’Arche ».
Je suis éclectique. Les sonorités de la pop anglaise m’inspirent, j’écoute du Björk, du Tom Waits. Je revendique aussi l’héritage musical de mes parents : si tu mets du Balavoine, du Guichard ou encore du Sardou, ça me touche. Dans le rap français actuel, j’aime bien Némir, Youssoupha, Nekfeu…
httpv://youtu.be/bkrJFjD3Z_k
Tu as un style et un univers particuliers où l’image a beaucoup d’importance, tes clips sont finement travaillés, recherchés.
Si tu veux aller plus loin, toucher des personnes qui ne sont pas forcément attirées par le rap, il ne faut pas se brider en matière d’esthétisme. J’utilise les codes rap, urbains, pour les amener dans un univers plus visuel. J’aime l’atmosphère anglo-saxonne qu’on retrouve dans les films « Billy Elliott » ou encore « This is England ». On voulait tourner le clip « Tyler Durden » à Manchester mais finalement on est restés au Havre car le cadre industriel est assez semblable. Côté style, je cultive mon look, c’est important. Aujourd’hui le public ne se contente plus d’écouter un disque, il veut aussi capter l’univers de l’artiste.
Tu es proche de ton public. Tu tenais une sorte de journal intime sur YouTube pour raconter les coulisses de ton travail.
Dans les vidéos « Diary of Brav’», j’invite les gens à découvrir les coulisses de l’album, pour qu’ils se sentent impliqués. J’explique mes titres. J’aime l’idée de faire participer. L’auditeur n’est pas qu’un acheteur ou un commentateur sur les réseaux sociaux, il est aussi contributeur. Ce format permet de le ramener dans mon monde et de tester des choses. De justifier le choix d’un titre et de montrer que ce que je fais n’est finalement pas si compliqué.a
Leïla Khouiel

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