Lorsqu’on arrive au studio 511, Ismael Taggae nous accueille puis s’étonne quand nous lui annonçons « au moins 45 minutes » pour la durée de l’entretien. Soit cela représentait un peu trop dans son emploi du temps de directeur, soit le danseur n’est pas habitué à tant d’attention. Ce serait surprenant de la part de celui qui raconte que sa mère compile toutes ses coupures presse dans un classeur  « haut comme ça ».

Le gamin qu’il était, né dans le quartier Wilson, n’était « pas quelqu’un de très brillant ». 11-12 de moyenne au collège qui le conduit dans le bureau de la conseillère d’orientation. Elle l’oriente vers un BEP compta. « Je me suis retrouvé dans un lycée avec tous les gens du quartier ». L’Education Nationale a aussi ses classiques.

Rap, graff et merguez

Nous sommes à la toute fin des années 90, il a 15 ans et comme tous les quartiers de France, le sien « sentait le hip-hop ». Musique, basket, graff, il raconte l’émulation culturelle des quartiers d’antan dans un sourire tendre, l’admiration pour les grands vus comme des « superhéros » et les fêtes en bas des tours autour du trio magique « rap, graff, merguez ». « Je l’ai compris que plus tard mais cette culture, mal vue à l’époque, m’a éduqué et m’a transmis des valeurs. Aujourd’hui, tout le monde écoute du hip-hop mais la transmission des valeurs et de la culture est mal faite ».

Il commence par le basket avant de se tourner vers la danse. En basket, il ne « s’est pas donné les moyens ». Il préférait aller en vacances au lieu de les passer à l’entraînement. Alors il voit d’abord la danse comme « une revanche », se dit que pour danser, il peut s’entraîner seul, sans avoir besoin de personne. Aujourd’hui il sait avoir été immature puis tempère « moi j’allais qu’à l’école et à l’école, on ne t’apprend pas le sacrifice ».

A l’époque, aller à Paris, c’était ouf

Il raconte avoir été « piqué » par une démo de David Moyen, un pionnier de la danse hip-hop à Reims issu du quartier Châtillon et surtout « le seul à aller à Paris. A l’époque, aller à Paris, c’était ouf, y’avait pas Uber, BlablaCar, y’avait que le train et c’était cher ». Avec des potes, il tente les premiers pas de danse et ne rentre qu’avec des traces d’herbe sur les vêtements. Pour progresser, il passe certaines de ses nuits à enregistrer les clips d’M6 avec un magnétoscope « des fois t’avais peut-être la chance de voir un clip de rap, et dans le clip de rap, t’avais peut-être la chance de voir un mouvement de danse et après tu te tues avec ».

Nous sommes en 2001 quand la danse s’empare définitivement de son corps, de son esprit et aussi, un peu, de son intrépidité de gamin de 17 ans. Il entend parler sur Skyrock d’un concours de breakdance à Montpellier. Il n’entre même pas en négociations avec sa mère, lui qui n’avait quasiment jamais le droit de sortir du quartier. Avec un pote il s’arrange, « tu dis que tu dors chez moi et je dis que je dors chez toi ». Un classique du quartier. Le matin du départ, il arrive à la gare et le pote qui devait s’occuper des billets n’est pas là. Il n’avait pas pris l’histoire au sérieux. Il a cinq euros en poche et décide quand même de prendre le train « une dame âgée m’a caché derrière ses bagages ». Il va passer une ou deux nuits à dormir sur la plage, s’achète un paquet de céréales (Lion) et une brique de lait et attend patiemment le début de la compétition. C’est à ce moment-là qu’il rencontre un groupe de danseurs lyonnais dans lesquels il se reconnaît et qui se reconnaissent en lui, le fameux « Pokémon Crew ».

Sur la scène, il impressionnera tout le monde, lui le « campagnard » comme l’ont appelé les danseurs montpelliérains. Tout le monde s’étonne de ce talent que personne ne connaît. Lui dit que ça lui a été bénéfique de « s’entraîner en bas de chez lui sans connaître le niveau de personne ».

2003 : année de la gloire

Un tout autre triomphe arrive deux ans plus tard, en 2003, quand il remporte le titre de champion du monde de breakdance en Allemagne avec le « Pokemon Crew » qu’il a intégré depuis son escapade montpelliéraine. Ce dont il se souvient immédiatement c’est d’un de ses meilleurs amis qui a « volé, enfin, plutôt emprunté sans scrupules une 206 » pour venir le soutenir avec des gars du quartier. Il se souvient, une fois le titre remporté de leur avoir crié « je vous paie un kebab à tous ».

Ismael Taggae a cette manie de raconter plus les à côtés que la compétition en elle-même, sûrement parce que ça dit beaucoup du « quartier » et du lien que l’on garde avec. « Les personnes de mon quartier, ce sont les premières personnes qui me portent, qui me supportent. Y’en a je ne les vois plus trop souvent mais si je claque des doigts, ils sont là et s’ils claquent des doigts, je suis là ».

Ce n’est pas parce que le hip-hop vient de la rue que ça ne peut pas être dans un bel endroit

Après ça, il arrête son bac pro commerce, « j’ai lâché car je recevais des billets dans ma boîte aux lettres pour aller danser dans le monde entier ». Il tourne un peu avec quelques artistes mais arrête rapidement « quand tu danses derrière un artiste, à la fin, c’est l’artiste qui a bien dansé », il s’éloigne du Pokémon Crew, des désaccords, des visions divergentes sur l’orientation à donner au groupe…

Entrée du studio 511

Il vient à l’enseignement plutôt naturellement et a toujours gardé le lien avec sa ville natale. « Reims c’est ma ville » dit-il, comme si elle lui appartenait un peu. Il ouvre le « studio 511 » en 2017.  Dans un quartier de Reims plutôt calme et cossu. Une volonté de sa part. « J’en avais marre que le hip-hop soit forcément réduit à la maison de quartier. Je n’ai pas envie de danser dans des halls sans miroir. Ce n’est pas parce que le hip-hop vient de la rue que ça ne peut pas être dans un bel endroit ».

Et le studio 511 est un bel endroit, avec une décoration pensée avec soin. L’entrée est tapissée de cassettes audio à l’ancienne. On aurait pu le deviner avant de l’écouter, ou aux Cortez qu’il avait aux pieds : Ismael Taggae est un nostalgique. Il parle des « jeunes d’aujourd’hui » qui font moins de danse, évoque ces « grosses cultures urbaines qui sont présentes dans les quartiers mais qui sont tellement à nous, qu’on les oublie et qu’on s’en fout » et vante le travail et la rigueur.

Un de ses sons préférés ? « Tout n’est pas si facile » de Suprême NTM. Evidemment.

Latifa OULKHOUIR

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