Après avoir pris d’assaut les murs de Matignon cet été, le street art investit le XIIIe arrondissement. Une centaine d’artistes a donné un dernier coup d’éclat à une tour vouée à la destruction. Petit tour.

Paris s’encanaille loin des faubourgs. Près de la cité de la mode, en passant par la gare d’Austerlitz, une tour peinturlurée sort du sérail. Elle « peace » des tonnes de couleurs vives le long de la Seine. Ce vieil immeuble à l’agonie lance une ultime requête, avant d’exhaler son dernier soupir, incessamment sous peu. Rien de tel que de se repoudrer le nez avec les couleurs de l’arc-en-ciel avant de prendre la poudre d’escampette.

L’hôte, une dame drapée, anciennement parisienne naturalisée américaine, la statue de la liberté, accueille  les plus téméraires : « welcome to the artistic jungle ! » Tags, graffitis, fresques donnent le tournis aux passants et aux titis parisiens qui s’entassent en ce lieu, ce soi-disant berceau du street art. « Qu’est-ce que c’est que ça ? », me lance un ancien, chevauchant sa balayeuse verte. Quoi de plus perturbant, que de voir des hommes descendre en rappel, gribouillant à tout va une façade de neuf étages. L’art n’a parfois ni sens ni mode d’emploi. « C’est bien dommage que ce soit temporaire ! » ajoute-t-il avec le sourire.

photo(6)photo(6)Aux pieds de la caverne aux merveilles, une pléiade de journalistes conviée à l’événement attend devant « la Tour Paris 13e ». Medhi Ben Cheikh, un galeriste des environs est à l’initiative de ce projet audacieux avec la collaboration de la mairie du XIIIe arrondissement, France Ô…  « La tour Paris 13″ réunit une centaine d’artistes, venant des quatre coins du globe. Un véritable melting pot artistique.

Le site est victime de son succès pour son premier jour d’inauguration. Un nombre limité de visiteurs est requis pour éviter la débandade. Attendre que le flux s’atténue n’est pas chose aisée,  surtout quand une averse frappe tout le monde sans distinction. Un « Men in Black » devant le lieu de toutes les convoitises lève le pouce, il est favorable à l’entrée dans cette œuvre géante. Trente-six appartements sont disséminés sur neuf étages. Suspense, il faut prendre l’ascenseur pour se rendre sur le toit du monde, et ainsi découvrir l’expression de ces artistes. C’est un florilège de compositions alliant ingéniosité et technique. Il y a d’étonnants détournements de l’usage de certains objets : des bombes de peinture deviennent des obus venant de Syrie, une arrivée de gaz est transformée en une énorme paille dans une fresque murale…

photo(2)Appréhension, excitation avec la même interrogation qui vous parcourt la tête : que va-t-il y avoir dans le prochain appartement ou étage ? C’est le même préambule entre visiteurs plein de faux-semblants, plein de faux sourires. Ça s’émerveille de façon timorée, les yeux parlent et la bouche n’est plus. Les appareils photos s’expriment dans une langue commune et ça mitraille dans tous les sens.

Dans ce microcosme artistique, on croise des univers particuliers, comme des portes superposées les unes sur les autres, rappelant, « Alice au pays des merveilles », un univers apocalyptique où la désolation, la destruction prennent le pas sur tout semblant de vie, un hommage à l’univers warholien avec une fresque murale, ou encore un hommage à Arthur Rimbaud rappelant de l’impressionnisme, du Van Gogh.

photo(1)Décortiquer chaque appartement, de chaque étage prend du temps. On savoure avec les yeux, mais pas trop longtemps : « Monsieur, veuillez vous dépêcher, il y a du monde qui attend !  » m’assène un vigile bodybuildé. Obtempérer n’est malheureusement pas une option. Parmi les appartements, il y a des portes où il est inscrit « ne pas déranger ». Les créations  cohabitent avec des locataires. Les jeux de lumière et des différentes matières sont omniprésents. Un miroir réfléchissant fait volte-face à une fresque murale révélant les traits d’un homme entre l’ombre et la lumière. La visite s’achève… Toute bonne chose a une fin !

Dehors, un homme attend, déprimé, sous un arbre à l’écart du gratin et autres mondanités. C’est un locataire de l’immeuble d’en face qui voit la fête battre son plein d’un mauvais œil : « Si demain j’appelle mes potes et qu’on investit leurs domiciles, je suis sûr qu’ils appelleront les keufs directs, balance le locataire, je peux comprendre que ça plaise à certaines personnes malgré le fait que ce soit de l’art élitiste. Moi, ça me parle pas, mis à part le samurai. »

photo(3)En novembre, toutes ces créations partiront sous les débris, « la Tour Paris 13e » sera toutefois ouverte au public durant tout le mois d’octobre. Comme le dit le groupe de rap originaire du Val d’Oise, Sniper : « Voici un style à la mode de chez nous… »

Lansala Delcielo

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