Si elle a été conçue en 2013, la pièce de théâtre de Myriam Marzouki, Ce qui nous regarde, n’en demeure pas moins d’une brûlante actualité sur la question du voile. « Que voyons-nous quand nous regardons une femme voilée, aujourd’hui en France ? », s’interroge la metteure en scène franco-tunisienne qui dédramatise le port de ce bout de tissu dans un spectacle au multiples points de vues.

Une heure trente, c’est le temps que Myriam Marzouki s’est donné pour nous offrir une parenthèse de réflexion sur notre société et le regard que chacun est amené à porter sur les femmes portant le voile. L’œuvre vise à sortir du sempiternel débat pour ou contre. L’artiste franco-tunisienne, athée et féministe, se défend de tout théâtre à thèse grâce à un jeu de dialogues et d’adresses au spectateur. Dès son arrivée, ce dernier découvre une scène épurée mais qui va le surprendre au fur et mesure du temps.

Pour aborder ce sujet très délicat, plusieurs supports sont mis en œuvre. La pièce commence par une voix intime. Celle de la metteure en scène qui s’exprime à la première personne. Elle commente des photos projetées de sa famille. Ses ancêtres ont beau venir d’Ukraine, de Tunisie ou vivre en France, les femmes cachent leurs cheveux plus ou moins entièrement. On voit ainsi ses deux grand-mères. L’une est tunisienne et portait le « safsari », l’autre, européenne, portait un fichu sur la tête. Sa mère portait, elle, un foulard très en vogue dans les années 70. Myriam Marzouki joue alors avec les cultures et les époques et casse l’idée que le voile serait synonyme de soumission propre à l’islam.

Le corps de la femme, de tout temps diabolisé et fantasmé

Sur une musique menée par l’artiste urbain, franco-libanais, Rayess Bek, l’espace est tour à tour exploité par les acteurs qui réagissent à plusieurs projections. Les personnages s’interrogent et se questionnent sur le voile, sa provenance et sa signification à travers plusieurs textes. De la Bible jusqu’au discours de Kenza Drider en passant par des textes de Virginie Despentes, ils multiplient les points de vue. Normes et affirmations sont ici bannies et déconstruites. Le spectateur essaye de comprendre la fascination que porte notre société sur ce bout de tissu. Des situations sont alors imaginées. On retrouve ainsi un père qui fait face à la pratique religieuse de sa fille comme une trahison ou encore une femme qui se met dans des positions lascives imitant les couvertures de magazines féminins.

Car c’est de cela dont il s’agit au fond, de la femme, de la culture dont son corps fait l’objet depuis des siècles. Tour à tour diabolisé, érotisé, glorifié, son corps ne lui a jamais appartenu et c’est de cela dont rend compte Myriam Marzouki. Derrière ce bout de tissu, c’est tout un corps, tout un genre de l’humanité qui est instrumentalisé. Les archives sont convoquées. Notamment les bouleversants clichés de femmes algériennes, forcées de se dévoiler devant l’administration coloniale au moment de l’établissement des papiers d’identité. L’un des slogans des campagnes de propagande de l’armée française est resté dans les mémoires : « N’êtes-vous donc pas jolies ? Dévoilez-vous ! » C’est la naissance du voile politique, celui que plusieurs Algériennes résistantes vont porter en signe de protestation contre le colon.

De l’autre côté, le symbole de la femme moderne, belle, est représenté par des icônes comme Marilyn Monroe. Des femmes tout autant objets de représentations, de fantasmes ici. Le contrôle capitaliste n’est-il pas plus étouffant, « constant et massif » que le contrôle patriarcal ou celui d’un Dieu ?

Quand un tissu déchaîne les passions

« Naturalisés, l’invasion qu’on cache ». Cette Une de Valeurs actuelles -pour laquelle le directeur de publication de l’hebdomadaire, Yves de Kerdrel a été condamné pour provocation à la discrimination envers les musulmans- montre une Marianne couverte d’un niqab. Toutes ces nombreuses couvertures provocantes sur l’islam, les débats, les décharges politiques et idéologiques influencent notre perception et créent tout un imaginaire dont on pense être maître alors qu’il est le fruit d’une construction sociale. Riche de toutes ces références et exemples concrets, la pièce est avant tout un témoignage assumé et juste. Le témoignage d’abord de femmes voilées, les premières concernées.

Le spectacle se termine sur une dispute entre les trois acteurs. Ils tentent de définir le voile avec plusieurs mots, ce qui donne lieu à une sacrée cacophonie. L’un d’entre eux finit par affirmer que « le voile est ambigu » pour calmer le jeu mais cette déclaration relance les hostilités. La scène nous est presque familière, elle nous rappelle les débats télévisés auxquels nous avons déjà assisté, impuissants, maintes et maintes fois, ou les débats avec des amis, collègues, camarades. Ici, la scène nous est montrée sous son aspect le plus absurde.

Les dialogues, qui ne donnent jamais raison à quiconque, permettent à la pensée de se déployer. À la sortie de la pièce, le spectateur n’est pas certain de connaître la position de la metteure en scène, ni celle de ses personnages, ni même peut-être la sienne.

Fatma TORKHANI

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