Ecrivain (auteur de roman policier), Mouloud Akkouche a publié sa première nouvelle Causse-toujours ! (collection Le Poulpe) en 1992. Aujourd’hui, il tient un blog sur Mediapart. Cet été, nous vous proposons de lire sa chronique hebdomadaire, des tranches de vie, qu’il raconte ici sur le Bondy Blog. 8/ 9
Alger, 1957. On est tous collés autour du transistor du docteur. Il nous a invités pour écouter le discours dans son salon. Jamais allée chez lui. Très grand, beaucoup de meubles. Pourquoi ils sont venus me chercher au boulot ? Ils savent tous que je suis sourde. Eux l’entendront, moi juste des miettes de la voix de mon fils. Ils ont l’air nerveux. Même le docteur est pas comme d’habitude. Bon, ils mettent tous le doigt sur la bouche.
Ca y est : mon fils va parler dans le poste.… Madame… Messieurs,… recevant… ma gratitude…. riche de ses seuls doutes… encore en chantier… solitude du travail…… un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même…. au centre d’une lumière crue? De quel cœur… recevoir cet honneur…. d’autres écrivains…. où sa terre natale… incessant ?J’ai connu…. trouble intérieur… paix… en règle… trop généreux… m’égaler.. mes seuls mérites… dans les circonstances les… Qu’est-ce que je fous là ? Pas eux qui vont terminer mon boulot. Ils ont l’air vraiment sérieux. On dirait qu’ils sont à l’église. Pourquoi qu’ ils arrêtent pas de me regarder ? Pas monter sur la table et faire des grimaces parce que mon fils parle au transistor. Lui et moi, on a pas besoin de se parler. En tout cas : c’est bien qu’il a trouvé une bonne situation… y va pas crever de faim. S’il était pas parti, son oncle lui aurait trouvé un boulot mais bon… c’est la vie. Il a pas l’air malheureux même si je vois bien que… notre maison lui suffit plus. C’est Louis son maître qui a voulu, moi je voulais pas trop… On sait ce qu’on perd, jamais ce qu’on gagne. Paraît qu’il écrit des livres et fréquente des grands de ce monde… sans mon art… se sépare de personne… réjouissance solitaire… joies communes… pas se séparer… plus humble et la plus universelle… lui aux autres… beauté… s’arracher… comprendre au lieu … en ce monde… de Nietzsche… plus le juge, mais le…Pas envie d’être là. Je suis en sueur sous les bras, j’espère que ça sent pas trop. Ils me sourient comme à un gosse devant le sapin. Sûre que je sais pas lire, écrire, parle très mal et entends que dalle… Je vis dans un brouillard. Lui, mon Albert, ils pourront pas l’acheter avec des médailles et des trucs de ce genre. Lui, il a déjà tout eu  avec le soleil, la mer, le football… Tout le reste c’est que du pourboire. Lui y sait… On va pas lui raconter des bobards.… devoirs difficiles… font l’histoire… voici seul et privé de son art… prisonnier inconnu… retirer l’écrivain de l’exil… privilèges… relayer…assez grand… provisoirement célèbre… retrouver …. communauté vivante… à la seule…. Accepte… son métier…Des fois, j’ai peur. Quand on se regarde un peu longtemps mon Albert et moi, j’ai honte de moi, de nous… Envie de me planquer dans un trou de souris. Il est devenu un peu comme… un étranger, habillé comme les gens qui savent. Il parle comme eux. Peut-être même qu’il respire comme eux ; sûrs que ces gens respirent pas comme nous. J’ai peur de lui porter la poisse, lui remettre le nez dans… dans la misère. Il doit sentir que je veux pas le salir avec la boue qui coule dans mes veines… Chaque fois, il me prend dans ses bras et… Ouais : je me sens belle et intelligente dans ses yeux, plus forte que tous les livres de la ville. Je sais qu’il a en lui tous les mots que je n’aurais jamais, ces mots comme des pays lointains… beaucoup comme moi, même les grandes gueules du quartier bourrées le samedi soir à l’Anisette… auront jamais tous ces mots dans leur tête. Les mots d’Albert, mon fils, mon dernier homme, sont… Il baissera jamais la tête, plutôt crever que grignoter l’os que ceux qui sentent pas des aisselles lui jettent. … service…d’hommes possible… servitude… les solitudes… noblesse… difficile… histoire démentielle… ainsi… aujourd’hui… à porter… la même…au début… vingt ans… parfaire… leur éducation… à l’univers.. leurs fils… nucléaire… optimistes… l’erreur de…Pas autant à venir le voir jouer au foot. Avant , tous ces gens du quartier et même d’ailleurs à Alger me voyaient jamais. Depuis que la photo de Albert est dans les journaux, je suis plus invisible. On me voit et on me sourit même. Albert et moi, on sait que tout ça c’est du cinéma. La douleur, notre douleur trop grande pour leurs grands salons, ne leur appartiendra pas. Pas d’éducation mais nous on éteint la lumière pour pleurer. Nos larmes sont sacrées.…surenchère… le droit… mais…. d’entre nous…. Recherche… se forger…. seconde fois… l’instinct de mort… notre…génération… pas… les techniques… exténuées… convaincre… la servante… autour d’elle… ce qui fait… les royaumes de… contre la montre… Qu’est-ce que tu peux bien leur raconter  Albert ? Des histoires comme dans ces journaux avec des photos que je trouve parfois au-dessus des poubelles ? Ils sentent bons les gens que tu connais maintenant ? Et toi, tu sens encore un peu de notre odeur. L’odeur du soleil….. L’odeur de nous autres… à nouveau…jamais… double pari… à l’occasion… partout où… sur elle…. accord profond…. l’honneur… faire… coup… vraie place… vulnérable… partagé entre la… autant…… marcher… certains d’avance… plus que… la lumière… j’ai grandi… erreurs… à me tenir… qui ne supportent… J’ai beau râler et tout ça, tout ça… Quand je te vois avec tes costumes, debout avec eux là-haut à Paris, je suis fière mais…De quoi être fier ? Je sais même pas à quoi sert tout ce que tu fais… Des livres : pourquoi faire ? Y en pas déjà assez ? Le mien de livre s’ouvre chaque matin et se referme chaque soir, la même histoire jusqu’à sous terre. Rejoindre ton père… un beau jeune homme comme toi… mort dans la boue pour qu’ils continuent de sentir bon entre eux. J’ai… J’ai… Je comprends pas pourquoi je suis en colère aujourd’hui ou tu as eu un prix… je me souviens plus du nom… J’aimerais être heureuse mais… pas assez d’entraînement. En parlant d’entraînement mon Albert, je… Qu’est-ce que j’ai pu te regarder jouer au foot avec tes copains sur la plage ! … brefs et…. vous… reçu aucun… au contraire… me restera alors à vous… que chaque… à lui-même… silence.
 
Mouloud Akkouche
 
Le discours du prix Nobel d’Albert Camus.
Merci à Thierry Renard pour la première publication de ce texte adapté depuis en pièce. Un roman  à partir de cette pièce est en cours d’écriture.

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