Notre reporter cinéma et cinéphile est actuellement à Ouagadougou, au Burkina Faso pour le festival de cinéma Fespaco. A l’annonce des résultats des Césars, elle se remémore, loin de Paris, les souvenirs de ses rencontres avec les réalisatrices et actrices primées ce vendredi soir, et leur adresse cette lettre. 

Chères, Houda Benyamina, Alice Diop, Maïmouna Doucouré, Oulaya Amamra et Déborah Lukumuena,

Aujourd’hui, j’ai passé la journée à sillonner Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, le pays de mon père, pour coller des affiches de la revue Awotélé que nous avons créée il y a un an avec plusieurs critiques de cinéma passionnés de films d’Afrique et pour laquelle vous m’avez encouragée. Car demain démarre le Fespaco, ce festival créé en 1969 par des cinéphiles, qui a primé, lors de ses deux dernières éditions, d’autres cinéastes français dont j’admire le travail : Alain Gomis (Tey, 2013) et Hicham Ayouch (Fièvres, 2015).

Je venais d’arriver à l’hôtel, crevée et courbaturée, et de prendre une douche pour me débarrasser des kilomètres de poussière que je venais d’avaler, du nord au sud et de l’est à l’ouest de la ville.

Je venais de me caler sur le lit et de me connecter au wifi quand mon compte téléphone s’est agité et que ma pote Caro m’a envoyé le message suivant : « Maïmouna et Alice ont eu le César, Houda premier film, sors vite ton livre[1]« . Et puis soudain – bêtement ? – je me suis mise à pleurer.

Des larmes de joie qui n’arrivaient plus à s’arrêter parce que ces César, les filles, vous êtes allées les chercher à la sueur de vos fronts, avec un cran, une ténacité et un courage sans précédent.

J’ai pleuré parce que je me suis rappelé à quel point vous aviez galéré pour arriver là où vous êtes aujourd’hui et à quel point vous le méritez.

Houda, je me souviens t’avoir rencontrée à la Fémis, lorsque Jérôme Maldhé avait lancé un projet de fédération d’associations de quartiers en 2010. Une énergie et un tempérament de feu, déjà, confirmé lorsque tu m’avais accueillie, chez toi, à l’occasion de ton portrait publié en février 2012 par le Bondy Blog. C’était l’époque où tu avais sorti ton moyen-métrage Sur la route du paradis. Par la suite, je t’avais envoyé une photo de toi, parue dans le journal de la compagnie Royal Air Maroc, le pays de tes parents. Puis on s’était à nouveau croisées à Tunis, dans le cadre de l’aide à la post-production Takmil où tu pitchais Divines, qui s’appelait, à l’époque, Bâtarde.

Alice, je me suis rappelée nos cafés à Montreuil et ton invitation à passer chez toi, en plein après-midi, pour faire le portrait qui annonçait les prémices de Vers la tendresse et parlait de ton long-métrage documentaire La mort de Danton qui m’avait profondément touchée. C’était en ocobre 2014, tu te souviens ? Ta photo sur le canapé, la publication de ton article et ton message : « Ma sœur a adoré ». Puis il y a eu le visionnage de ce moyen-métrage qui vient d’être primé, chez toi, dans ta chambre. Un film d’utilité sociale qui m’avait ébranlée et que je voulais à tout prix diffuser. L’accord des Films du Worso, l’intégration à la troisième saison de Quartiers Lointains, la projection au Ciné 104 à Pantin (93), notre tournée américaine en mai dernier et tes mots, si beaux, si vrais.

Maïmouna, je me suis rappelée notre déjeuner rue de Belleville. Il faisait beau, nous étions en terrasse et nous avions beaucoup parlé. Tu venais de projeter Maman(s) à l’UGC 19 devant 300 personnes que tu avais, à toi seule, rameutées. Tu m’avais parlé de ton parcours, de tes coups de gueule et de tes aspirations aussi, des « on-dit » des gens que tu rencontrais et de ta détermination à ne rien lâcher. Depuis ? Il y a eu Toronto, Sundance, et les nombreux festivals où tu as été primée. Puis, cette projection à Dakar, en décembre dernier, par le festival Images et Vie où, dans l’obscurité, je savourais le plaisir de voir, dans le pays de tes parents, ton travail récompensé.

Oulaya, je me souviens t’avoir découverte dans Le commencement de Guillaume Tordjman, court-métrage produit par l’association Mille Visages de ta sœur, Houda, où tu donnais la réplique à un autre cinéaste en train de monter, Djigui Diarra, via un slam d’enfer sur un poème de Jean de la Fontaine. Par la suite, je t’ai admirée dans ce beau court-métrage que tout le monde a oublié et qui t’avait pourtant offert tes premières récompenses en temps qu’actrice, Belle gueule d’Emma Benestan, avec l’acteur Samir Guesmi.

Deborah, je n’ai pas eu la chance de te connaître, même si j’ai cru pendant longtemps que, comme Jisca Kalvanda, tu avais démarré avec Mille Visages. Je t’ai découverte dans Divines avec cette force, cet humour, cette joie de vivre qui faisait plaisir à voir et à entendre à l’écran.

Voilà. Après avoir surfé sur internet, j’ai ouvert la fenêtre et je me suis rappelée que je n’étais pas en France mais au Burkina Faso. Ici, personne ne criait vos noms, il n’y avait ni flash, ni tapis rouge. Juste le calme d’une ville endormie où la population se bat chaque jour pour gagner de quoi subsister. J’ai réalisé que mon corps était dans cette réalité mais que mon esprit, lui, était tout près de vous. Alors plutôt que me taper un hors-forfait à vous envoyer des textos, j’ai allumé mon ordinateur et j’ai tapé cette lettre.

Car ce soir, les filles, le cinéma français vous a déroulé son tapis rouge, vous a honorées, chouchoutées, encensées. Je crois que c’est tout ça qui m’a fait pleurer. Cette sensation, qu’enfin, vous aviez été écoutées. Et que votre travail avait été jugé à sa juste valeur, pour sa qualité.

Claire DIAO (Ouagadougou, Burkina Faso)

[1] Double vague, le nouveau souffle de cinéma français, éditions Au Diable Vauvert. Parution en mai 2017.

« Vers la tendresse » et les trois autres courts-métrages de la 3e saison de « Quartiers Lointains » seront projetés ce dimanche 26 février à 18h30 au Village CNA, cité an III, Ouagadougou, Burkina Faso.

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