A l’approche de la Saint-Valentin et des vacances scolaires de février, la bourse des Séquano-dionysiens risque fort de s’atrophier à vue d’œil si les soldes d’hiver ne l’ont pas déjà terrassée. Pour ceux d’entre vous qui seraient pratiquement désargentés mais qui aimeraient encore faire ou se faire plaisir, il existe un moyen peu couteux voire gratuit d’y parvenir. Prenez un RER ou un métro jusqu’au Ve arrondissement de Paris et rendez vous dans le Quartier latin dont deux salles de cinéma diffusent actuellement et jusqu’à la fin du mois des grands films de Fritz Lang et Orson Welles figurant au Panthéon des œuvres cinématographiques du XXe siècle.

A défaut de vous rendre rive gauche, Internet, les médiathèques et autres vidéothèques de quartier vous permettront, bien entendu, de revoir ces classiques mais selon moi, on les apprécie mieux dans une salle de cinéma lové dans un strapontin de velours grenat face à un grand écran que chez soi. En réalité, c’est la même problématique que celle de la retransmission de pièces de théâtre ou de concert à la télévision. Le « home cinéma » s’avère toujours plus fade, parce que le confinement et la nuance ébène de la salle, auxquels s’ajoutent la taille de l’écran et le silence du public créent une mise en condition et renforcent la concentration du spectateur tandis qu’à la maison, les sources de distraction sont plus nombreuses.

Si certains d’entre vous méconnaissent donc encore Fritz Lang et Orson Welles, ce sera l’occasion de connaître ces deux réalisateurs. Pour les autres, la redécouverte n’en sera, j’en suis sûre, que pur délice, un peu comme ces plats qu’on se souvient d’avoir savouré il y a fort longtemps et qu’une mère aimante nous replace sous le nez.

Man hunt – ou Chasse à l’homme – réalisé par Fritz Lang passe en boucle à la Filmothèque, tandis qu’Orson Welles fait l’objet d’une rétrospective au Champo, cinéma situé à 20 mètres ou une minute (et encore, si vous marchez très très lentement !) du premier. Entre Citizen Kane, La dame de Shanghai, La splendeur des Amberson ou encore La soif du mal, le choix est presque cornélien. Voilà quelques arguments qui devraient finir de vous persuader que c’est un de ces classiques que vous devez (re) voir dans les prochains jours.

Chasse à l’homme et Citizen Kane, pour n’évoquer que ces deux-là, figurent parmi les films les plus beaux et les plus modernes du XXe siècle, bien qu’ils datent tous les deux de 1941! Le premier est un haletant film anti-nazi qui relate l’histoire de Thorndike un «chasseur chassé », Britannique richissime mais intègre et magnanime, abhorrant le mensonge, la dictature du führer et qui, pour avoir tenté d’assassiner Hitler, devenu chancelier en 1933, va être la proie d’une traque infernale de la part des nazis. Le second film commence par la fin c’est-à-dire le trépas de son personnage principal, Charles Foster Kane. Sur son lit de mort, C.F. Kane prononce un mot énigmatique : « Rosebud ». Tout le film sert dès lors de prétexte pour élucider le sens de cette expression. Un journaliste est chargé de mener l’enquête et interroge une série de proches du défunt.

Fritz Lang et Welles parviennent à tenir le public en haleine pendant respectivement 1h45 et 2h00 grâce à un suspense incroyable dans deux films où l’humour tient une place de choix. En effet, c’est un comique de parole autant que de situation que créent les réalisateurs. Comique qui procède du registre de langue utilisée par les personnages : dans Man hunt, la belle-sœur de Thorndike rencontre Jerry, fille légère à la langue bien pendue qui parle de « condé », de « vache » plutôt que d’agent de force de l’ordre face à une grande dame qui n’utilise qu’un registre de langue fort châtié et qui est littéralement traumatisée par le langage de son interlocutrice. Comique de situation quand Thorndike coincé dans une tanière guette par un trou son poursuivant qui s’apprête à le tuer alors que celui-là qui va l’abattre d’une flèche. Tel est pris qui croyait donc prendre !

Comique de gestes avec un Hitler dont les grimaces – que Charlie Chaplin imita d’ailleurs à merveille dans Le dictateur – ont pour finalité de tourner en dérision celui qui a eu droit de vie et de mort sur des millions de gens. Ce qui en fait aussi de grands films, c’est leur mode de narration : ici, dans un récit linéaire, chronologique, se déroule l’ « épopée » de Thorndike depuis sa tentative de meurtre jusqu’au dénouement final mais le plus insolite, c’est de loin, la narration erratique, par flashback et ouï-dire de Citizen Kane. Charles Foster Kane, un Américain, magnat de la presse, troisième fortune mondiale, qui adopta toutes les positions politiques et alla même jusqu’à côtoyer Adolf Hitler est connu de nous indirectement c’est-à-dire essentiellement par les souvenirs et les témoignages de ceux qui l’ont fréquenté : amis, épouse, personnel domestique. Toute l’histoire relève du passé quand on en prend connaissance.

Par ailleurs, dans Chasse à l’homme, la traque est vécue au présent, à travers les yeux du personnage principal comme si on avait son consentement pour assister à la poursuite dont il fait l’objet tandis qu’avec Citizen Kane, les mouvements de la caméra et la profondeur du champ nous mettent dans une posture de voyeur intra diégétique (qui fait partie du récit). D’entrée de jeu, la caméra transgresse un interdit en s’introduisant chez Kane puisqu’une pancarte «  Défense d’entrer » empêche l’accès à la villa. Il se crée une sorte de malaise et d’excitation chez le spectateur qui s’immisce dans la vie privée d’un homme.

Il s’agit bien là de deux films réputés pour leur virtuosité technique. Le recours novateur pour l’époque à la plongée et à la contre-plongée pour la réalisation de Citizen Kane achève de le confirmer. On dit de Citizen Kane qu’il est le meilleur film de tous les temps. Rien que ça ! Raison de plus pour que vous en jugiez de visu. Mais si tel est effectivement le cas, celui de Fritz Lang ne le distance pas de beaucoup dans ce palmarès. Le film de Lang a ceci d’original et de profondément différent de celui de Welles qu’il inclut une indéniable dimension propagandiste (l’usage de la torture, la cruauté et la détermination absolue à tuer des nazis sont ici dénoncés) qui, toutefois, n’altère nullement ses qualités cinématographiques.

Pour finir de vous convaincre, invoquons le rapport qualité-prix d’ailleurs plus qu’intéressant si vous retenez l’option cinéma : pour huit euros par personne au plein tarif, vous pénétrez dans des charmantes petites salles où la moquette n’est pas recouverte de deux centimètres de pop-corn, de bouteilles de soda à moitié vide (ou pleine, comme vous voulez !) ni d’emballages de friandises et, de surcroît.

Alors, plutôt que de rester affalé(e) dans votre canapé à regarder votre télévision ou tapoter sur votre PC, sortez-donc plutôt pour vous plonger au cœur du 7ème art en allant admirer des films qui ont marqué son histoire dans les temples de la cinéphilie que sont les petites salles du quartier latin.

Gaëlle Matoiri

Le ChampoLa Filmothèque

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