Dernier volet de la trilogie marseillaise de Karim Dridi (Khamsa, Bye-Bye), Chouf (« regarde » en arabe) est une plongée dans le trafic de drogue des quartiers Nord. Et l’occasion d’interroger le cinéma français.

Sofiane (joué par Sofian Khammes) revient dans son quartier Nord de Marseille pour l’été. Vanné par ses potes qui lui trouvent un look de « rêner » (ringard), l’étudiant en commerce est protégé par son frère Slim (Mourad Tahar Boussatha), dealer de drogue respecté. Alors que cette nouvelle activité déplaît aux parents (Slimane Dazi et Hatika Karaoui) mais entretient sa sœur, Sofiane est malgré lui plongé dans la violence d’un environnement auquel il semblait avoir échappé : règlements de compte, loi du silence, armes à feu, flics corrompus… Le meurtre brutal de son frère le pousse à se rapprocher d’autres caïds du quartier (dont le brillant Foued Nabba) pour connaître la vérité.

Théâtre de nombreux règlements de compte liés à la drogue, la cité phocéenne sert de toile de fond à ce huitième long-métrage de Karim Dridi pour contextualiser ce film de gangster au déterminisme social bien ancré. Jouant sur les décors – les immeubles défoncés où l’on est en sécurité versus les décors paradisiaques où l’on se fait buter – Dridi s’empare de ce qui fait les gros titres de l’actualité en y apposant un regard intérieur. Installé à Marseille durant l’écriture du film, Dridi a animé des ateliers, casté des habitants des quartiers et joue la carte de l’authenticité.

Les mêmes clichés sur les banlieues, dans les médias et sur grand écran

Après Paul Carpita, (Le rendez-vous des quais), Robert Guédiguian (Marius et Jeannette), Akhenaton et Kamel Saleh (Comme un aimant) et bientôt Bania Medjbar (Le crime des anges, lui aussi tourné dans les quartiers Nord), il fait beau voir Marseille et entendre l’accent du sud sur les écrans de cinéma français, souvent cantonnés à une vision parisienne. Cependant, le revers de médaille de la présence des banlieues à l’écran, est qu’elles sont souvent à l’image du traitement médiatique français, comme si l’actualité influençait les productions et les possibilités de financement. Le trafic de drogue, toujours traité du point de vue du vendeur et non de l’acheteur, est ainsi au menu de plusieurs longs-métrages récents comme La cité rose, La vie en grand ou Divines. Prenez des « minorités » – pourtant majoritaires dans les quartiers – si possible flippantes (avec casquette, capuche, lunettes noires et scooter sans casque), ajoutez quelques immeubles défoncés, découpez quelques barrettes de shit, saupoudrez d’un zeste de coke et garnissez le tout d’un nuage de guns, de violence et d’insultes : vous venez de créer « le film de banlieue » français.

Si l’une des principales forces du septième art est l’imaginaire, il semblerait qu’en France le cinéma ait du mal à se détacher de la réalité. Les habitants des quartiers, heureux d’être de temps à autre en haut de l’affiche, sont régulièrement dépeints dans les problématiques qui leur sont accolées plutôt que dans les espoirs qu’ils aimeraient susciter. Bien sûr qu’il faut dénoncer, montrer, interpeller. Mais pourrait-on également rêver, oser, fantasmer ?

Avec Chouf, présenté en séance spéciale au Festival de Cannes, Karim Dridi amène une belle énergie et de très bons acteurs à l’écran. Sa mise en scène est maîtrisée, son sens du cadre léché mais son personnage principal se lance dans l’arène sans surprise alors qu’il a des clés en mains (belle scène où Sofiane l’étudiant explique sa vision du business à Reda l’autodidacte) pour échapper à sa destinée. Certes, les tours, la drogue, le deal, sont une réalité, mais ne peuvent-ils pas être traités différemment ? Faut-il forcément coller à la réalité ? Serait-ce trahir ceux qui sont représentés que de faire « du cinéma », donc inventer ?

L’éternel débat sur la diversité dans le cinéma

Alors que la France vient de subir une suite d’attentats meurtriers, que se profilent des élections où la question de l’identité sera davantage soulevée que celle de l’égalité, il semble que les acteurs  « issus des minorités » ne remportent des César que lorsqu’ils incarnent des rôles pré-destinés : immigré (Isaach de Bankolé dans Black Mic-Mac de Thomas Gilou, 1987), prostituée (Rachida Brakni dans Chaos de Coline Serreau, 2001), délinquant (Tahar Rahim dans Un prophète de Jacques Audiard, 2009), chômeur (Omar Sy, dans Intouchables d’Eric Toledano et Olivier Nakache, 2011), nounou (Leïla Bekhti dans Tout ce qui brille de Géraldine Nakache, 2011)… Seul Malik Zidi semble déroger à ce déterminisme social en remportant un César pour un rôle d’étudiant intello dans Les amitiés maléfiques d’Emmanuel Bourdieu.

L’une des alternatives possibles serait d’ouvrir les portes aux cinéastes qui réalisent leurs films en marge de l’industrie – sans moyens, sans soutiens, sans agréments du CNC – justement parce qu’ils tentent de s’affranchir des poncifs liés aux quartiers ou en tout cas de proposer des narrations qui n’entrent pas forcément dans le business concept basique de la rentabilité d’un film. Mais le cinéma nécessitant de l’argent, quand laissera-t-on ceux qui n’ont ni les codes ni le réseau, ni le budget, s’exprimer de manière officielle et diffusée ? Qui prendra le risque de les produire et de les distribuer ? Combien de générations d’enfants devront encore aller chercher des modèles dans les films américains alors que la France regorge d’acteurs et actrices de talent ?

Étonnamment, ce débat qui devrait être institué en France va se déplacer aux États-Unis. Le 4 novembre prochain, le Festival Albertine de l’Ambassade de France à New York organisera une table ronde, intitulée « Blacklisted : From Hollywood to Paris », pour analyser l’absence de représentativité sur les écrans d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique. Preuve que le sujet intéresse davantage à l’étranger ?

Claire DIAO

Chouf de Kairm Dridi, France, 2016, 1h48
Avec Sofian Khammes, Nailia Harzoune, Foued Nabba

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