Le 21 novembre dernier, est sorti le sixième tome de City Hall. Un manga français réalisé par  Rémi Guerrin et Guillaume Lapeyre, respectivement scénariste et dessinateur. Olufemi est allé à leur rencontre. Interview.

Au départ, vous n’imaginiez pas City Hall comme un manga mais plutôt comme une BD, c’est bien ça ?

Rémi Guerrin : Je ne l’avais pas imaginé comme un manga, c’est vrai. Guillaume voulait absolument en faire un manga. Après, j’avais envie et besoin d’un format qui me laisse de la place pour développer mes histoires car jusqu’à présent je faisais uniquement du format classique à 46 pages et c’était très contraignant. Le format manga je n’y croyais pas trop au début mais je me suis dit que j’allais lui faire confiance car sur le précédent bouquin c’est lui qui m’avait fait confiance et finalement il a eu raison.

Est-ce la première fois que vous travaillez sur un manga ?

Guillaume Lapeyre : Oui, mais j’avais plus ou moins un style hybride sur mes BD franco-belges. J’ai d’abord connu les mangas avec Akira. J’ai découvert la BD franco-belge beaucoup plus tard lorsque c’est devenu mon travail et je me suis intéressé aux comics mais mon cœur c’est le manga. J’ai beaucoup plus de mangas chez moi qu’autre chose.

Pourquoi avoir décidé que City Hall devrait être un manga et pas un format classique à 46 pages ?

R : L’histoire a un principe équivalent. Notre série qui était dans le même ton, Explorers (éditions Soleil), c’était de la BD classique avec 46 pages. Au bout de trois volume de 46 pages on s’est rendu compte que l’on ne faisait que survoler les choses. Il fallait que City Hall ait une grosse pagination. On a conçu les chapitres comme des épisodes de série télé.

Comment se sont passés vos démarches auprès des éditeurs ?

R : Ça a été très compliqué. Tous les éditeurs à qui on a présenté le projet nous ont dit : « Ah ! L’ histoire est bien, le dessin est bien mais on n’a pas envie de faire un manga, ça ne marchera jamais. » Il faut se remettre dans le contexte de l’époque, il y avait très peu de mangas français. Il y a Reno Lemaire qui a ouvert la voie avec Dreamland, il y a eu Raf avec Debaser. Le seul éditeur qui a accepté de prendre le risque, car le format s’y prêtait, c’est Ankama.

Pourriez-vous nous en dire plus sur le synopsis de la série ?

R : Ça se passe dans un Londres steampunk au début du 20ème siècle. Le ministre des finances se fait assassiner dans des circonstances assez mystérieuses et le chef de la police est dépêché sur place pour enquêter sur les circonstances de ce meurtre. Ce qu’il découvre sur le corps de la victime à moitié calcinée, c’est une feuille de papier. Ça le terrifie mais on ignore pourquoi. Il fonce à City Hall, la mairie de Londres, débarque dans le bureau du maire sans préavis, pose la feuille sur le bureau et lui dit : « le monde tel qu’on le connaissait a cessé d’exister. » Le maire voit la feuille et s’effondre aussi.

En fait tu découvres dans l’univers de City Hall que le papier a disparu depuis plus de 200 ans. La recette a été perdue. L’écriture manuscrite n’existe plus, elle n’est plus enseignée donc plus personne ne sait écrire. La raison en est simple : tout ce que tu écris prend vie. Le papier est devenue une arme de destruction massive ou plutôt de description massive et on se rend compte qu’il y a dans la rue un criminel qui possède du papier, de quoi écrire, qui sait s’en servir et qu’il le fait pour tuer. Les autorités sont démunies face à un criminel de cet envergure alors le maire décroche son téléphone et demande : « Appelez-moi Jules Verne ! ». C’est un jeune écrivain de livres numériques qui débarque avec son assistant, Arthur Conan Doyle, le futur papa de Sherlock Holmes. On leur explique la situation, on leur confie le dernier carnet qu’il reste dans les coffres de City Hall et on leur demande d’enquêter sur le coupable

Guillaume, n’est-ce pas difficile de devoir dessiner à partir de rien, ou plutôt du scénario de quelqu’un ?

C’est une question difficile. Avec Rémi avait déjà fait une série ensemble. Je savais plus ou moins comment il fonctionnait même si sur chaque projet sur lequel on travaille, il arrive toujours à me surprendre, ce qui est génial. Avant de démarrer complètement la première page, on a beaucoup discuté au téléphone. On savait plus ou moins à quoi ça allait ressembler même s’il y a eu des évolutions depuis le premier tome et que j’en espère encore. Après il y a beaucoup de documentation. L’action se passe à Londres, le « Street View » sert beaucoup. Je peux faire des « Google Catch up » pour les véhicules… On ne part pas de rien. Pour adapter à la sauce steampunk il faut faire un minimum de recherche. Après au niveau de l’angoisse de la feuille blanche, si c’est ta question, je ne l’ai jamais eue. Rémi écrit un scénario suffisamment visuel pour que j’ai tout de suite les images à sa lecture. Les trois quart du boulot, c’est lui qui les fait.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous travaillez pour la réalisation d’un chapitre de votre manga ?

Rémi ne m’envoie pas le scénario, il me le lit au téléphone. J’ai l’impression d’écouter mon feuilleton hebdomadaire à la radio. Il me fait les voix et tout, c’est assez rigolo. Il ne m’a pas encore fait de bruitages, J’espère qu’à l’avenir il le fera [rires]. Une fois qu’il a recueilli mes émotions, souvent basées à partir d’onomatopées, je fais le story-board complet de 20 pages que j’envoie à mon éditrice qui le valide ou pas. Une fois que c’est validé, je prépare mes documents. Je fais des recherches sur Internet et je fais des crayonnés sur les 20 pages. Ça me prend entre une et deux journées et demie. J’entre tous les personnages d’un coup et après j’entre tous les décors. Je fais à peu près 20 pages en douze jours, moins si je suis en forme, mais plus ça va et moins je suis en forme [rires].

Rémi, au niveau du rythme, qu’est-ce que le format manga change par rapport à ce que vous aviez l’habitude de faire ?

Ça change tout car quand tu écris une histoire en 46 planches, tu es obligé de couper, d’enlever des choses, tu ne peux pas tous dire. Pour la première fois, j’ai la place pour tout raconter, je peux passer du temps à faire dialoguer les personnages pour qu’on puisse mieux les cerner, comprendre leur comportement et leurs sentiments. C’est passionnant car ça donne vachement de la vie et de la crédibilité à ton histoire et à tes personnages. Ça les rend plus attachants. Ça change également les rythme. Je ne savais pas si je pouvais m’y habituer. Guillaume a l’habitude de dire qu’un manga s’écrit comme une série télé américaine. La fin de chaque chapitre correspond à celle d’un épisode avec un cliffhanger qui te laisse un peu sur ta fin. J’aime bien développer les univers et les personnages car l’histoire est paradoxalement accessoire. Peu importe l’histoire que tu vas raconter, si les gens peuvent s’identifier aux personnages, je suis convaincu que ça marchera. Pour ça il faut de la place.

Pourquoi avoir intégré des personnages ayant réellement existé dans votre monde fictif plutôt que d’en inventer ?

C’est lié à la raison pour laquelle j’ai crée City Hall. Je suis fan du comics La Ligue des Gentlemen extraordinaires. Il se trouve que j’avais envie de créer ma propre Ligue des Gentlemen extraordinaires. Tous les personnages qui composent la Ligue sont fictifs. Il y a les Docteur Jekyll et Mister Hyde, l’Homme invisible, etc… Je me suis dit quitte à créer ma propre Ligue, pour changer il faudrait que je prenne des personnages qui ont vraiment existé. La première personne à laquelle j’ai pensé et dont je suis fan c’est Jules Verne. J’ai alors décidé de créer une ligue avec un inventeur, Jules Verne, un policier ou un enquêteur, un illusionniste pour remédier aux situations bizarres, un aventurier ou une aventurière et un leader. Le second personnage qui m’est venu à l’esprit c’est Sherlock Holmes mais il n’a jamais existé. Je me suis alors demandé qui dans la vraie vie était aussi balèze que Sherlock Holmes. Je n’avais personne. Ça paraît évident quand on le dit mais j’ai cherché pendant une journée à me demander qui était aussi bon que lui. À la fin je me suis dit qu’il y en avait forcément un : celui qui écrit ses histoires (Arthur Conan Doyle). Je me suis alors retrouvé avec deux écrivains et l’histoire est née à ce moment.

Guillaume, êtes-vous également parti à Londres pour vous inspirer ? Faire du repérage ?

Malheureusement non. Rémi fait souvent des allers-retours à Londres. J’ai déjà mon boulot. J’aurai pu mais bon, je préfère plutôt regarder Sherlock Holmes (la série TV).

Vous n’aviez pas le temps ?

G : Non malheureusement, on n’a pas le temps. On a fait trois bouquins en moins d’un an. Je fais parti du public manga de base et je suis impatient de connaître la suite. Si on en sort tous les ans ça ne va pas. Donc malheureusement je passe par de la documentation, j’ai rematé les deux Sherlock Holmes.

R : La raison pour laquelle l’action se passe à Londres et que le manga s’appelle City Hall c’est la mairie de Londres, dont je suis fan ainsi que de la ville. C’est un endroit que je trouve hyper atypique, en même temps c’est une grande ville européenne. C’est super dépaysant en fonction des quartiers dans lesquels tu te balades. Et je trouves que cette ville a un charme incroyable.

À propos des papercuts, y a-t-il une sorte de message derrière le fait que l’on peut créer une arme incontrôlable ?

R : En fait c’est un peu les deux. La motivation première c’était de créer des êtres de papier issus de notre imagination et qui n’a pas de limite. L’idée c’est que quand on imagine quelque chose, tu peux tout créer, tout imaginer. Ce n’est pas un film avec un budget limité. Guillaume me disait que quand on fait de la BD on n’a aucune limite on peut faire des effets spéciaux de malade, ça ne coûtera pas plus cher. Donc la seule limite que tu fixes c’est toi qui te l’imposes. Derrière il y a le pouvoir des mots. Tu peux vraiment être violent en écrivant ou en disant quelque chose qu’en le faisant. Je suis convaincu que tu peux blesser quelqu’un réellement juste avec des mots. J’ai trouvé intéressante l’idée de donner vie à cette idée à travers les papercuts.

D’où vient le nom de votre œuvre ?

R : Il y a quelques années, j’étais devant ma télé un dimanche après-midi, il pleuvait, je regardais Arte et j’avais la flemme de changer de chaîne car la télécommande n’était pas à côté de moi. À ce moment a démarré un reportage sur City Hall, la nouvelle mairie de Londres qui a une forme particulière. Je vous invite à voir à quoi ressemble le mairie de Londres, c’est très spécial. Après ce reportage la seule chose à laquelle j’ai pensé c’est que ça ferait un super titre de BD. J’ai appelé Guillaume et je lui ai dit : « Hey ! J’ai un super titre de BD. Ça donnerait City Hall ! » Il m’a répondu « Ça claque, c’est bien, c’est génial. Ça parle de quoi ? » et je lui ai répondu :« Je n’en ai aucune idée ».

Entre temps on a fait Explorers, il s’est passé trois ans. Quand j’ai eu l’idée de cette série en manga et que je lui ai présenté, je lui ai dit qu’il fallait qu’on trouve un titre. Il m’a dit « et pourquoi pas City Hall ? »

Dans le tome 3, Georges Orwell fait son apparition. Dans sa description on apprend qu’il a travaillé pour le City Hall Enquirer. Est-ce qu’il y a un lien ?

R  : Je suis fan de Georges Orwell et surtout je trouvais intéressant dans un monde comme City Hall, très contrôlé, surveillé, avec des interdictions énormes, notamment l’écriture et l’imagination, de mettre un personnage comme lui qui a écrit 1984, dans un autre contexte bien avant et de se dire comment on s’imagine que Georges Orwell aurait été une sorte de dissident, aurait essayé de dire la vérité aux gens à travers un journal, etc… C’est ça que je voulais mettre en avant.

Sur quoi vous êtes-vous basé pour donner aux personnages leur caractère ?

R : Leur caractère, paradoxalement , est basé sur leur réelle personnalité. Et ensuite c’est complètement arbitraire. Quand je crée le personnage de Jules Verne je lis beaucoup de choses sur lui, sa biographie, je vois comment il fonctionnait, le tempérament qu’il avait avec son éditeur parce qu’on a retrouvé pas mal de lettres qu’ils s’échangeaient. Le gars avait un sacré tempérament et une bonne opinion de lui sans être trop hautain. Je me suis demandé quelles libertés il aurait prises, qu’est-ce qu’il aurait dit et quelles auraient été ses dans un monde comme City Hall. Mais après c’est arbitraire.

Dernière question : Nous sommes dans l’univers de City Hall et vous détenez la dernière feuille de papier. Qu’en faites-vous ?

G : Je la garde en sécurité. Je n’écris rien.

R : Je la montre à tout le monde et je dis que je détruis l’univers si on ne me donne pas le pouvoir absolu [rire général].

Propos recueillis par Olufemi Ajayi

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