Après deux heures passées à écouter des spécialistes dans une conférence sur le ghetto, au centre Pompidou, je me retrouve dans les rues de Châtelet, direction le RER A pour rentrer chez moi. Elle m’a fait déprimer, cette conférence, alors je me réfugie dans mes souvenirs. Sur le chemin, un restaurant libanais, ça me rappelle « Basha » dans la rue Sainte-Catherine à Montréal. Je commande un shish taouk, un sandwich au poulet grillé sur une broche, servi avec une mayonnaise à l’ail. Puis je reprends la route, toujours absorbé par mes pensées. Soudain, juste en face de moi un homme avec une grosse coupe. Je l’aborde : « Excuse-moi c’est toi Rachid ? Celui qui a écrit le roman Boomkoeur? ». Il me serre la main et me dit droit dans les yeux : « Bonjour je suis bien Rachid. »

Rachid Djaidani : la personne qui m’a donné envie d’écrire quand j’avais 18 ans. Je me souviens, mon cousin était venu me remettre l’ouvrage rouge « Boomkoeur » tel un messager apportant  la bonne nouvelle. « Anouar, il y a un mec, un mec de tess (de cité) qui a écrit un livre c’est trop la classe, il faut que tu lises ça ! Tu vas kiffer surtout la phase avec les gremlins. Les profs de français vont devenir ouf ! ». Je déplore qu’on n’ait pas pu faire des commentaires composés sur Djaidani, « Les confessions » de Jean-Jacques Rousseau m’ont saoulé au lycée. Dans mon quartier, on avait d’autres héros.

Plantés au croisement de la rue Rambuteau et du boulevard de Sébastopol, on discute. On parle de blog et d’écriture. Un homme l’aborde, il a l’air de le connaître. Un type classe, un peu dandy, il a un vison autour du cou. Il salut Rachid chaleureusement, le félicite pour son travail. L’homme au vison se tourne vers moi, et me raconte que l’écrivain est resté authentique, « il est resté vrai » malgré les sollicitations, la notoriété.

Je demande à Rachid s’il a un rendez-vous, s’il est attendu quelque part, et lui propose d’aller manger un bout ou de prendre un verre. Il me propose de marcher et de discuter en toute simplicité. J’insiste et lui montre mon sandwich que je n ai pas fini. Le resto est juste de l’autre côté de la rue. « Sérieux, je t’invite, ça me fait vraiment plaisir. » A ma plus grande surprise, il accepte.

Nous voila dans le restaurant en train de déguster des saveurs d’Orient. Cet homme a un goût de l’aventure et se laisse guider par les rencontres comme dans ses périples à travers le Texas ou encore en Russie, diffusés sur France 4.  Je lui parle de la conférence à laquelle je viens d’assister. Il me répond que pour accéder à certains milieux, il faut être anobli. Rachid me raconte qu’en 1999, lorsqu’il a déposé son manuscrit à sa maison d’édition, celle-ci pensait qu’il avait un nègre, que ça n’etait pas lui qui avait écrit « Boomkoeur ». A sa première interview avec Bernard Pivot, on le qualifiait d’auteur de banlieue, il comprend alors qu’il ne fait pas réellement partie de la bande.

Il me fait un « cadeau » en me conseillant le livre « Martin Eden » de Jack London. C’est l’histoire d’un jeune marin né dans les bas-fonds. Il vit de voyages et de brutalité et va faire la rencontre d’une jeune bourgeoise qu’il essayera de séduire. London, auteur à la petite semelle devient auteur à succès. Néanmoins dans le milieu ou il évolue, il ne sera jamais reconnu comme tel, sa condition finit par le rattraper.

Il m’invite à regarder sur Internet, « Sur ma ligne », le making-of de son second livre, une genèse. Où comment dans le ventre de sa chambre d’enfant, Rachid  donne naissance à « Monnerf ». Autre naissance cette fois-ci, celle de son enfant sur le film « Ligne Brune », où il a filmé sa compagne pendant sa grossesse. Il prend son portable et me montre une photo de sa petite famille, il a les yeux qui brillent.

Un vrai passionné. Rachid filme sans arrêt, il aime ça. Il me raconte qu’il est sur le montage de son prochain film « 40 frères », une œuvre qu’il a mis 6 ans à réaliser avec la participation de ses amis, peu de moyens vidéo mais beaucoup de cœur. Un film à l’arrache ça ne lui fait pas peur. Il me raconte une anecdote. Il est avec un grand réalisateur qui utilise un appareil photo. Il le rend attentif à la qualité médiocre, selon lui, de l’image, mais son ami lui parle de la mort par pendaison de Saddam Hussein filmé avec un téléphone  portable : « Rachid, tu crois que les gens se sont posé la question de savoir si ça pixélise ou pas, les images ont juste fait le tour du monde. » Rachid n’a besoin de personne, il agit en homme libre, ne fait que des projets qui le touchent. Il travaille avec ce qu’il a. La débrouillardise la plus totale. Avec peu de moyens on peut faire beaucoup de choses selon lui, c’est l’idée qui est importante. Il me fait comprendre qu’on ne peut pas arrêter un homme épris de liberté.

Il se fait tard, je dois rentrer. Il sort un appareil photo de sa poche pour immortaliser cette rencontre, je sors le mien. Après avoir partagé un repas avec Rachid Djaidani, je rentre finalement dans mon ghetto. Quand ce bonhomme parle, tu écoutes et tu fermes ta gueule. Boxeur, il te lâche pas du regard, il m’a mis des patates de phrases, d’expressions, de jeux de mots, de références qui se terminent souvent par un petit clin d’œil sympa. 2h30 avec lui dans ce restaurant, il m’a mit un beau KO.

Anouar Boukra

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