Que l’on parle des livres ou de la saga des studios Warner, Harry Potter est un phénomène de société qui a bercé l’enfance de millions de personnes pendant plus de vingt ans. En ces temps de confinement (qui ne manqueront pas de rappeler aux Potter-addicts l’ambiance de défiance des tomes 5 et 6), nombreux sont ceux qui se replongent dans les aventures de Harry, Ron et Hermione. Les recettes du succès ont largement été analysées. Je propose donc plutôt de conter mon rapport intimiste à HP auquel tout Potter-addict, Potterien, Néo-Potter ou juste sympathisant HP pourrait s’identifier en ces temps de confinement.

Une porte d’entrée vers la culture

« I have a dream » : je rêve d’un jour où Harry Potter sera officiellement dans les programmes scolaires. Un simple coup d’œil dans les manuels de français suffit à se convaincre que nous en sommes loin aujourd’hui.

Mais cela aurait du sens. Le tour de force de JK Rowling (le K. n’est pas son deuxième prénom mais avait pour but de dissimuler le fait qu’une femme était l’auteur du livre…) est justement d’avoir fait d’HP une porte d’entrée à la culture à la fois très accessible, complexe, et terriblement addictif malgré l’épaisseur des intrigues filées tout au long des 7 tomes.

C’est en CM1 que je découvre Harry Potter à l’école des sorciers. Harry est alors un anti-héros avec des lunettes rondes, frêle, n’ayant pas d’amis, portant une vilaine cicatrice en forme d’éclair sur le front : en définitif un personnage auquel tout pré-adolescent peut s’identifier.

Sans prétention, JK Rowling délivre un quasi-ovni culturel respectant les incontournables du genre fantastique tout en ancrant l’histoire centrale dans des questionnements universels.

Ainsi, je découvre le plaisir de la lecture qu’aucun livre avant cela ne m’avait procuré : les 232 pages du tome 1 sont avalés chapitre après chapitre, le sentiment de fierté après en avoir terminé un va croissant, la découverte du monde fantastique, de Poudlard, des 4 maisons, de Dumbledore, de la baguette magique, du destin énorme qui repose sur le petit garçon à lunettes, du trio d’amis, des dénouements, en bref la recette fonctionne pour moi comme pour tant d’autres, une communauté de fans est née et le sentiment d’appartenance y est fort.

La découverte qu’un livre puisse provoquer autant de sentiments chez un enfant reste un accomplissement inégalable chez beaucoup de fans de HP, et en ce sens cela a été une porte d’entrée vers la culture au sens large. Aussi loin qu’elle puisse être en terme de légitimité (même si tout est affaire de point de vue), lire en quelques jours une œuvre de 232 pages (1000 pages pour les derniers tomes !) est loin d’être anodin, aussi bien en terme d’imagination, d’apprentissage de vocabulaire, de concentration, et d’autant plus pour des enfants issus de milieux défavorisés pour lesquels la lecture régulière n’est pas aussi familière que pour les autres.

Deux piliers : l’intrigue et l’épaisseur des personnages

L’architecture mise en place par JK Rowling repose selon moi sur deux piliers.

L’épaisseur des personnages est sans nul doute un trait caractéristique fondamental de l’œuvre. Au tome 1 assez manichéen dans son tableau de personnages, succède les différents tomes qui permettent d’ajouter de l’épaisseur aux différentes biographies. Le comparatif Albus Dumbledore/Severus Rogue est saisissant : alors que le premier, directeur de Poudlard, est dépeint comme une figure ultime du bien tant au niveau symbolique que par ces actions (protecteur autoproclamé de Harry), le second, Maître des potions, devient dès la première rencontre l’ennemi du trio d’amis (et par la même de tous les fans, moi compris) en multipliant les brimades dans son rôle de professeur terrorisant les étudiants à souhait.

A mesure que j’avance dans la trame, les flashbacks contés de façon diffuse par l’auteure permettent de saisir la complexité des personnages : Rogue se révèle être un cœur brisé dont l’amour pour la défunte mère d’Harry l’a définitivement fait basculer du côté des forces du Bien. En miroir, en explorant la jeunesse de Dumbledore, l’auteure nuance la figure paternelle et protectrice qui gagnant en puissance se lie d’amitié avec les forces du Mal avant de se rétracter après que le mal a été fait.

On ne dirait pas comme ça mais Severus Rogue est un grand sentimental

Second pilier de l’architecture potterienne : les intrigues. HP, univers magique d’une richesse énorme reste malgré tout pour moi l’histoire de l’exposition au manque d’amour : enfant comme adulte je me suis posé la question suivante des centaines de fois, pourquoi donc Tom Jédusor décide de devenir le mage noire Lord Voldemort ? Est-il né ainsi ? Pourquoi a-t-il cherché à assassiner de sang-froid un nouveau-né Harry scellant ainsi leur destin commun ?

Sur ces bases, JKR file l’intrigue principale tout au long des sept tomes à travers l’introduction de flashbacks et la rencontre de nouveaux protagonistes savamment orchestré. A cette intrigue principale s’ajoute l’intrigue propre à chaque tome, par exemple le tome 2 s’attache à raconter l’histoire de l’école de magie Poudlard et de ses fondateurs, qui aura pour dénouement la découverte dans le tome 6 du moyen vaincre le mage noir.

La génération HP et les films

Le confinement est aussi l’occasion de se replonger dans les films, succès commerciaux et critiques.

Ma première expérience de communauté HP est sans doute la sortie du second film. Je me revois devant l’UGC Gambetta avec mon frère et ses amis, la file d’attente interminable dresse alors un tableau saisissant : une pléthore de baguettes magiques et de robes de sorciers. La génération HP est née et a vécu la sortie des livres et des films ensemble, ce qui aurait pu être un effet de mode comme tant d’œuvres devient alors une tradition qui se répète au fil des sorties en librairie et sur grand écran.

Les films ont aussi vu l’émergence d’acteurs qui sont devenus l’incarnation de notre imagination, chose qui marque en particulier l’enfant qui se matérialise les choses en les lisant. Sur la durée, grandir avec ses personnages et acteurs préférés renforcent chez moi comme chez d’autres le sentiment d’appartenance à cette communauté potterienne, Harry faisant partie intégrante de notre quotidien, les livres trônant au-dessus de nos bibliothèques, rejoint depuis par tant d’autres.

Le calendrier potterien a ainsi rythmé l’adolescence de la génération HP : les forums sont alors une continuité de l’expérience unique « livre » ou « film » sur lesquels fleurissent les théories, des plus farfelues ou plus réalistes qui s’avèreraient justes par la suite.

Florilège :

  • « Tout se déroule dans l’esprit de Dobby » (évidemment faux)
  • « Voldemort est le père caché de Harry » (archi-faux)
  • « Dumbledore est secrètement amoureux de Mcgonagall » (faux, JKR a depuis révélé que Grindelwald a été l’amour de sa vie)
  • « Hermione et Harry sont frères et sœurs » (faux, du moins pas frères et sœurs de sang)
  • « Voldemort a séparé son âme » (vrai, les « Horcruxes »)
  • « Rogue est un agent double » (vrai et magnifiquement amené)
  • « Drago Malefoy est l’héritier de Serpentard » (faux pour l’un des anti-héros les plus apprécié de l’univers portée à l’écran par l’excellent Tom Felton)
  • « Les Poufsouffle sont les véritables héros de l’œuvre » (discutable, en débat)

Ces discussions sur la Toile ont été l’émule qui nous a tous fait patienter en attendant le prochain livre ou film : en relisant les indices, en recoupant les informations et en faisant travailler nos imaginations : l’âge d’or de la génération HP !

Un monde magique au service de questionnements universels

L’histoire personnelle de JKR fait selon moi partie intégrante de l’univers étendue HP : en tant que femme, au chômage lors de l’écriture du premier tome, sortie d’une dépression et d’un divorce, sa biographie ressort avec force dans ses personnages et les thèmes qu’elle évoque.

Elle déclare ainsi que les « Détraqueurs » (créatures terrifiantes du monde magique capable d’aspirer le « bonheur » et l’âme des gens) sont la matérialisation de la dépression qu’elle vit et que vivent des millions d’individus. Le trio principal que forment Hermione, Harry et Ron traduit le sens de l’amitié face aux épreuves.

La notion de sacrifice est consubstantielle à l’intrigue dès le tome 1 par l’entremise de Lily Potter, la mère de Harry, concept que l’on retrouve à chaque tome : les sacrifices de Sirius Black, de Peter Pettigrew pour Voldemort, de Dobby pour la liberté des Elfes, de Harry lui-même à la fin de l’œuvre.

La célébrité est subtilement mise en miroir par l’auteure en superposant les vies de Harry et Voldemort, le premier étant célèbre et aimé sans l’avoir voulu en étant bébé, le second la recherchant et étant détesté et craint. D’autres thématiques beaucoup plus politiques sont aussi abordées telles que l’émergence d’un système totalitaire dans le tome 6. En bref : un monde magique au service de questionnement universels.

Au final, à défaut de l’enseigner sur les bancs de l’école, JKR nous a enseigné son œuvre à l’école de la vie, et c’est sans aucun doute le plus beau cadeau fait à la génération HP.

Une discussion entre Dumbledore et Rogue, dans le tome 6, symbolise bien le rapport que nous entretenons avec l’œuvre toute entière :

  • (Vous l’aimez) après tout ce temps ?
  • Toujours.

Moussa NDIAYE

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