Je plaide coupable d’appartenir à cette catégorie de personne dont la bibliothèque est essentiellement constituée de livres en attente d’être lus. Manque de temps, d’envie ou tout simplement d’inspiration, j’avoue honteusement abandonner certains chefs d’œuvre au fin fond de mon temple de la littérature. Un soir, mon téléphone se met à sonner. Une notification : un homme Afro-Américain meurt lors de son interpellation par la police de Minneapolis. Il s’appelait George Floyd. Partagée entre l‘indignation et le désespoir,  je décide d’oublier temporairement cette douloureuse ignominie avec un bon bouquin. Mon choix porte sur « Black Boy » de Richard Wright, un des romans prophétiques du mouvement « Black Lives Matter ». Petit résumé.

Il était une fois en Amérique

« Black Boy », c’est la petite histoire de son auteur, Richard Wright, enfant métis né à une époque où la ségrégation connait des jours heureux. Au fil des pages, on suit les tribulations d’un jeune garçon sans repère (un père absent, une mère gravement malade) dans une société hostile où le mutisme est sa seule arme de survie. Mais Richard a une soif de révolte sans limite. Lui qui peine à manger à sa faim, veut goûter à l’expérience de la liberté en exposant au monde entier un aspect de la société américaine qu’on souhaite mettre sous silence : le racisme anti-noir.

« Je n’avais jamais été mêlé d’aussi près à la terreur blanche, et mon esprit chancela. Pourquoi ne nous étions pas défendus, demandais-je à ma mère. Et de peur, elle me gifla pour me faire taire»

« L’angoisse envahit mon corps. Quelque part dans l’inconnu, la menace blanche planit de nouveau, tout proche.

– Qu’est-ce qu’ils lui veulent ? demandais-je.

-Ne t’occupe pas, répondit ma mère.

-Qu’est-ce qu’il a fait ?

-Ferme ton bec, sans ça les Blancs te prendront toi aussi, menaça-t-elle »

Car « Black Boy », c’est aussi la grande Histoire ; celle du Mississippi dans les années 1920. Grande perdante de la Guerre de Sécession qui l’opposait aux abolitionnistes. L’intégration des amendements 13 à 15 dans la Constitution a sonné le glas de l’esclavagisme sur son  territoire. Mais la fin de l’esclavage ne signe pas la fin des discriminations. Le roman nous plonge ainsi dans une Amérique normée par les lois de Jim Crow. Ces fameuses lois constituent un arsenal juridique, très apprécié de l’amicale raciste du Sud des Etats-Unis, visant, dans la meilleure des situations, à exclure l’accès des personnes noires à divers services publics. La ségrégation raciale devient légale et l’Etat fédéral, soucieuse de ne pas replonger dans une nouvelle guerre sur son propre territoire ferme les yeux.

 « Pourquoi ils emmènent maman par là ? demandais-je à mon oncle.

-On ne reçoit pas les Noirs à l’hôpital, alors il faut que nous nous arrangions de cette façon »

Ce roman autobiographique est un pur témoignage de la violence subie par les Noirs dans l’Etat du Mississippi. C’est l’apartheid avant l’heure.  Dans ce contexte, tout est prétexte pour terroriser, exclure voire tuer ces Noirs, ces Mûlatres, ces Moricauds.

La ségrégation est sans limite et prend ses quartiers dans tous les rouages de la société. Dans le monde du travail, la discrimination à l’embauche est la règle. Accessoirement, les personnes Noires peuvent apporter leur contribution dans des conditions attentatoires à la dignité humaine.

« Le patron, le fils et l’employé traitaient les Nègres avec un franc mépris ; ils les bousculaient, leur donnaient des coups de pied ou des claques. J’avais beau être constamment témoin de ce spectacle, je n’arrivais pas à m’habituer »

La considération humaine n’est pas une affaire de Noirs. Après tout, leur vie n’a d’égale valeur que celle de leurs ancêtres esclaves, c’est-à-dire : rien. C’est pourquoi, dans le meilleur des mondes qu’est le Mississippi, le lynchage contre les personnes Noires est monnaie courante. Il est tout à fait loisible de battre une personne Noire ou de la tuer en toute impunité et ce, sous le regard complice des policiers, qui par la même occasion en profiteront pour apporter leur contribution à la besogne.

« Une Négresse apeurée était assise entre eux. Ils descendirent et firent entrer de force la femme dans le magasin, en la traînant et la poussant à coup de pied. Les passants blancs regardaient d’un air impassible. Un policeman blanc, posté à l’angle de la rue, observait la scène en faisant tournoyer son bâton ; il ne bougea pas. Du coin de l’œil, je voyais tout ce qui se passait, mais je me gardai bien de ralentir la cadence des coups de ma peau de chamois sur le cuivre. Au bout d’un instant, j’entendais des cris aigus provenant de l’arrière-boutique ; quelques minutes après, la femme sortit en titubant ; elle était couverte de sang et sanglotait en se tenant le ventre ; ses vêtements étaient déchirés. Lorsqu’elle atteignit le trottoir, le policeman l’accosta, l’empoigna, l’accusa d’être ivre, siffla une voiture de police et l’embarqua. »

Il faudra donc attendre 100 ans après l’abolition de l’esclavage pour légiférer sur l’interdiction de la ségrégation sur le sol américain (soit presque 20 ans après la parution de « Black Boy »).

Aujourd’hui, malgré ces avancées législatives, la condition des personnes noires demeure relative et ces dernières continuent d’être la première cible de l’oppression raciste et ce, jusque dans les institutions policières.

De « Black Boy » à « Black Lives Matter »

Je me suis plongée dans le roman autobiographique de Wright comme un devoir de mémoire afin de ne jamais oublier qu’hier encore, on posait volontairement un regard humiliant sur certains individus à cause de leur couleur de peau. Tout comme l’auteur, sans le vécu ni le talent, j’ai envie de rédiger ces quelques lignes en soutien au mouvement « Black Lives Matter » afin de traiter de la question du racisme aux Etats-Unis pour qu’elle fasse enfin partie intégrante du débat public.

Alors que certains détracteurs soulèveront le fait que les chaînes des esclaves ont été brisées depuis des siècles et que les problèmes de racisme ne sont que des purs fantasmes populaires, je constate, peut-être naïvement, que l’actualité soulève des interrogations sur l’existence d’une potentielle égalité entre les citoyens.

Autrement, comment justifier qu’en 2013,  un adolescent Noir de 17 ans, non armé, soit volontairement tué par balle par un voisin qui sera reconnu non coupable par la Justice ? (Affaire Trayvon Martin)

Comment justifier qu’en 2014, un homme noir de 44 ans meurt étouffé par un officier de police (usant du très controversé plaquage ventral) qui ne sera pas poursuivi en justice ? (Affaire Eric Garner)

Comment justifier que la même année, un garçon noir de 12 ans jouant avec une arme factice, soit également abattu par un officier de police qui sera également exempté de poursuite devant la justice ? (Affaire Tamir Rice)

Comment justifier qu’en 2020, nous soyons de nouveau devant une affaire de violence policière quasi-identique à celle d’Eric Garner ? (Affaire George Floyd)

« Maintenant, je les avais vus de près, ces Blancs hautains qui faisaient les lois ; j’avais vu comment ils considéraient les Noirs, comment ils me considéraient, et je ne me sentais plus lié par les lois auxquelles Blancs et Noirs étaient censés obéir d’un commun accord. J’étais en dehors de ces lois ; les Blancs me l’avaient dit »

C’est pourquoi, l’illustre cri de guerre « Black Lives Matter », né en 2013 après l’affaire Trayvon Martin, est plus qu’un slogan, un hashtag ou un fond d’écran noir sur les réseaux sociaux. C’est un véritable soulèvement populaire créée pour dénoncer publiquement les violences policières impunies et pointer du doigt les discriminations quotidiennement subies par les Noirs. Ce mouvement universel est aujourd’hui plus que nécessaire si l’on souhaite refaire naitre de ses cendres, le phénix de l’indignation porté par les mots de Richard Wright.

Juliette RIMBAUD

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