Quand on ne rentre pas en boîte, on peut appeler SOS racisme pour un testing, mais quand on ne rentre pas comme convenu, au backstage de leur concert pour l’égalité du 14 juillet au Champ de Mars à Paris, on appelle qui ? Pourtant j’étais accréditée. On m’avait dit : « Tes accréditations sont confirmées. En cas de soucis sur place, contacte untel (que nous appellerons ici William pour préserver son anonymat) au 06… »

Il est 20h. Le concert doit se terminer à 22h45. Près de 3 heures pour goûter l’ambiance, grenouiller autour de la scène et gratifier les lecteurs du Bondy Blog de petites vidéos exclusives : la soirée promet d’être belle. Arrivée confiante et la fleur au fusil mitrailleur de photos à l’accueil presse, je tombe sur une première armée d’hommes en noirs, ceux qui, je l’ignorais encore à ce stade, allaient devenir les fossoyeurs de ma soirée.

L’accueil presse se situe juste à la limite mais à l’extérieur de la zone concert. « Bonsoir, je viens faire un reportage pour le Bondy Blog, j’ai besoin de récupérer des accréditations à mon nom ». Là, un agent de sécurité m’assène la phrase qui allait me hanter toute la soirée : « Vous avez un bracelet ? » « Ben non, je viens d’arriver. C’est pour ça que je passe par l’accueil presse. C’est pour le récupérer... ». On me rétorque : « Sans bracelet, vous ne pouvez pas rentrer ».Voyant autant de brillance dans son œil que dans celui d’un hareng frit, je décide de passer immédiatement le coup de fil à un ami de circonstance, le fameux William des accréditations, pour mettre fin à ce dialogue de sourds.

Malheureusement rien ne passe. « Monsieur, je dois contacter cette personne pour les accréditations mais le réseau est saturé ». Le vigile me répond : « Ben, je travaille pas à France Télécom moi…». A part les blagues à deux balles, je comprends à son regard toujours aussi abyssale que je n’obtiendrai rien de cette sentinelle. Je décide d’essayer avec un autre de ses collègues quelques mètres plus loin. Après quelques palabres, je le convaincs de ma bonne foi et lui me laisse passer. Merci, monsieur, je peux voir le concert désormais !

Arrivée à gauche de la scène, je pense avoir fait le plus dur. J’aperçois les tentes blanches qui me tendent les bras, juste derrière les barrières de métal. Tous « ces peoples »  et ces politiques prêts à se livrer au micro du Bondy Blog. Ne reste plus qu’à franchir le dernier check point, un long corridor où n’accèdent que les personnes munis d’un bracelet. Entre temps, je ne peux toujours pas joindre William : Bouygues, SFR, Orange, le million de spectateurs massé sur le Champs de Mars a anéanti toute possibilité de communication téléphonique.

Hélas pour moi, le nouveau cerbère qui occupe le point d’entrée stratégique pour accéder à la zone tant convoitée n’a que faire de mes problèmes de réseau et d’accréditation dans la nature. Bracelet = VIP, pas de bracelet = Nobody. A un moment, il s’éclipse. Je sais que c’est maintenant ou jamais. Je me faufile aux côtés d’un caméraman. Le nouveau vigile nous laisse entrer sans problème mais surgissant de nulle part, tel un génie maléfique, Cerbère me fait ressortir illico du passage qui mène au paradis. Échouer si près du but ! Oublions l’option agents de sécurité : depuis la tentative d’infiltration clandestine, je suis tricarde, persona non grata. Même Éric Zemmour aurait plus de chance que moi d’accéder aux tentes du Sacré Graal…

Déambulent alors des personnes avec des décorations aux couleurs de l’organisation. J’interpelle une jeune femme avec plein de bracelets de plastiques autour du poignet prouvant son haut rang social dans la hiérarchie du concert pour l’égalité. Elle me dit qu’elle va tenter de ramener William pour me faire entrer. De longues minutes plus tard, je la revois passer. « Alors ? ». « Oui, j’ai parlé de vous à William … » me répond-t-elle d’un air affligé.

Là, c’est carrément le Bondy Blog qui est tricard. Je comprends que le mythique William ne viendra jamais me chercher, d’autant que le réseau finira par fonctionner et mes sms resteront sans réponse à tout jamais. Je devrai donc passer la fin du concert avec le monde duquel je viens et auquel j’appartiens : la plèbe et le bas peuple. C’est ça l’égalité ! Adieu vedettes du show-biz, coupettes et petits fours. A moi les écrans géants et les CRS comme petits camarades de jeu… Heureusement, le concert très bien rythmé ne laisse aucune place à l’ennui et la situation est royale pour admirer le feu d’artifice de 23h qui sera lui juste magnifique.

Pourtant, à un moment, j’aperçois Dominique Sopo, président de SOS racisme, qui se détend devant la tente cocktail décorée en son sein d’affiches signées Agnès B. Avec la sono qui crache du Benabar ou du Michel Delpech à fond, impossible de tenter un cri hystérique de désespoir « Dominiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiique » pour qu’il me jette un vague regard. Ni lui ni personne ne m’entendrait. Quand à l’option « streaker » à savoir me mettre à courir nue pour attirer son attention, j’abandonne rapidement l’idée. Avec les cerbères qui veillent au grain, j’aurais mordu la poussière avant qu’il n’ait le temps de lever un sourcil.

Quelques minutes plus tard, je reconnais Julien Dray, un des fondateurs de SOS racisme en 1983, qui veut accéder à la tente de toutes les convoitises. Au dernier check point, je le vois lever les bras en l’air de colère et tourner les talons. Encore un SBF (Sans Bracelet Fixe) qui vient sans doute de goûter aux joies de l’exclusion. Il n’y a pas à dire, on est mieux reçu à l’Ambassade américaine que chez SOS Racisme…

Et pour mes interviews, ne reste plus qu’à les inventer à défaut de les avoir réalisées.

Bondy Blog : Yannick Noah, une déclaration pour le Bondy Blog ?

Yannick Noah : Le racisme, c’est mal, mais l’égalité, c’est bien.

Bondy Blog : Nolwenn, un mot sur le concert de ce soir ?

Nolwenn Leroy :  Pffffff, y’avait bien plus de monde qu’à la foire du Plouhinec .

Bondy Blog : Dominique Sopo, quel bilan tirez-vous de cette journée et de ce concert ?

Dominique Sopo : C’était cool, moi j’ai kiffé. Enfin bon, pour vraiment en profiter, fallait être backstage.

Sandrine Dionys

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