L’Institut national du patrimoine, dont vous êtes le directeur, crée une Classe préparatoire intégrée (CPI), en vue d’une formation au métier de conservateur du patrimoine. En quoi consiste cette classe ? La classe préparatoire intégrée est un dispositif que l’Institut national du patrimoine (INP) met en place en même temps que d’autres écoles qui ont toutes pour caractéristique d’être des écoles de recrutement et de formation de la fonction publique. Ce dispositif répond à une consigne générale du gouvernement consistant à créer de telles classes pour favoriser la diversité dans le recrutement à un certains nombres de postes de responsabilité.

A qui s’adresse la CPI ?

Elle est destinée à des étudiants Bac+3, titulaire d’une licence, dont le parcours universitaire satisfait aux exigences du concours mais qui ont des origines personnelles, familiales ou sociales telles qu’ils peuvent souffrir de carences de nature culturelle.

C’est-à-dire ?

Ce sont des candidats qui, de par leur éducation, leur arrière-fond familial, sont moins préparés que d’autres à un grand oral par exemple, qui maîtrisent peut-être un peu moins un certain niveau de vocabulaire, qui auront un peu moins de références culturelles. Des candidats qui n’auront pas eu l’occasion de faire des séjours linguistiques à l’étranger. L’objectif de la CPI est de combler ce genre de carences par une formation dense, accélérée et personnalisée

Quelles matières faut-il avoir étudiées pour pouvoir prétendre intégrer la CPI ?

Les textes n’imposent aucune matière mais c’est vrai que par rapport au contenu du concours et par rapport au métier de conservateur, si vous voulez le réussir, il faut avoir fait quelque chose qui ait un rapport avec l’histoire de l’art. Notre vivier naturel ce sont les départements d’histoire de l’art des universités ou d’histoire, éventuellement aussi la spécialité archi.

A qui est réservée la CPI ?

Uniquement aux personnes éligibles à l’allocation pour la diversité dans la fonction publique.

Qu’est-ce que cette allocation ?

C’est une forme de bourse qui a été créée pour les besoins. Elle est accordée aux candidats qui s’engagent à passer un concours et qui sont éligibles à l’attribution d’une bourse universitaire.

Combien d’étudiants comptera la CPI ?

Il est prévu d’en accueillir douze.

Combien d’étudiants au total se présentent-ils au concours ?

Environ 600.

Combien en retenez-vous ?

Quarante-cinq

L’effectif de la CPI représente plus du quart des places disponibles. Mais les douze ne seront certainement pas pris…

La CPI, c’est une préparation musclée et adaptée. Ils vont passer le même concours que tout le monde. Après, ils sont reçus ou collés.

De quand à quand la CPI se tiendra-t-elle ? Où les cours seront-ils donnés ?

La CPI durera douze mois, d’août à août. Les cours seront délivrés à l’Ecole du Louvre et chez nous (rue Vivienne, dans le 2e arrondissement) pour ceux qui choisissent l’option archéologie, musée, monuments historiques et inventaire, et à l’Ecole des Chartes et chez nous pour l’option archives.

A quels métiers prépare cette classe ?

Les reçus au concours sont préparés en dix-huit mois au métier de conservateur du patrimoine en musée, en archéologie, en monuments historiques et inventaire ou en archives. Un conservateur du patrimoine, c’est un haut responsable culturel qui gère une institution patrimoniale et qui gère les collections que possède cette institution, qu’il s’agisse d’un musée, d’un site archéologique, des monuments historiques de l’Etat. Un conservateur du patrimoine peut aussi officier dans une collectivité territoriale.

Que fait concrètement un conservateur du patrimoine ?

Il assure la conservation des objets, leur transmission aux générations futures, dirige les recherches scientifiques (collection de tableaux, monuments historiques, fonds archéologique, fonds d’archives), organise des expositions. Sa mission est de valoriser le patrimoine. Le conservateur est à la fois un scientifique, un gestionnaire et un dirigeant.

Quand on démarre dans ce métier, combien est-on est payé ?

Comme dans tous les métiers de la fonction publique, on ne sait pas exactement le niveau de départ. Je crois que ça doit tourner autour de 2000 euros nets. Ce métier offre une grande liberté d’initiative et l’avantage, évidemment, de la pérennité de l’emploi. 2000 euros, cela peut paraître modeste, mais le plan de la rémunération est assez bien structuré. C’est un corps de catégorie A, et comme dans tous les corps de cette catégorie, il y a un avancement régulier à l’ancienneté qui finalement mène un conservateur en chef ou un conservateur général aux rémunérations les plus importantes de la fonction publique. Ce corps porte à des niveaux de responsabilité et de rémunération au moins aussi importants que ceux de l’ENA.

Si vous vous ouvrez maintenant à la diversité, est-ce parce que vous constatez un trop peu de conservateurs du patrimoine issus, comme on dit, de l’immigration maghrébine ou subsaharienne ?

Il y a à l’Institut national du patrimoine, et c’est très heureux, deux jeunes conservateurs de la diversité. Et il y a en aura un dans le jury du prochain concours. Mais ce n’est pas forcément cette diversité des banlieues que vous, le Bondy Blog, vous touchez et qui nous intéresse pour cette Classe préparatoire intégrée. Nos promotions sont relativement homogènes, elles sont composées de jeunes, souvent parisiens. Il y a un système de reproduction. Je ne porte pas une critique, je constate, c’est tout. On s’adresse ici aux jeunes de l’immigration des banlieues.

Pourquoi cet appel ?

Un jeune, même issu de la troisième ou quatrième génération d’immigrés, peut se dire « bah non je n’ai pas le background » pour devenir conservateur du patrimoine. Donc, je crois que nous, INP, avons un effort pour leur faire passer le message que c’est possible. Le patrimoine, ce sont des siècles qui vont de la préhistoire à la période contemporaine en passant par le Moyen Age et la Révolution. Il y a toute cette épaisseur historique dont les parents de ces jeunes ne se sentent peut-être pas partie prenante, mais ce n’est pas pour autant que le patrimoine n’est pas fait pour eux. Pour ceux d’entre eux qui estiment ne pas avoir besoin de l’accompagnement que nous offrons, le passage par la CPI n’est pas obligé.

De quoi est fait cet accompagnement ?

Il y a des cours de langues. Deux langues étrangères sont obligatoires, l’une à l’écrit, l’autre à l’oral. Au choix : anglais, espagnol, allemand, russe, chinois, arabe littéraire, hébreu et évidemment pour ceux qui font le concours des archives, latin obligatoire. On s’aperçoit que dans les concours, les langues jouent un rôle de reproduction sociale. Les jeunes qui sont partis, enfants, en séjours linguistiques, qui ont pris une langue rare dès le collège, ont plus d’atouts au moment du concours.

Alors, que faites-vous pour ceux qui ont fait comme tout le monde ou presque, à savoir anglais-espagnol ?

On leur fera faire de l’anglais et de l’espagnol intensivement pour qu’ils soient excellents. Entre deux candidats de même niveau et titulaires du même diplôme universitaire, la différence se fera sur la maîtrise des langues. Les langues jouent un rôle stratégique. Aux candidats de la CPI, on fera faire aussi de la méthodologie, parce que le concours comporte en première épreuve une dissertation, un exercice formel dont il faut maîtriser les règles. Or ce n’est pas vraiment à l’université qu’on les apprend, c’est plus dans les classes préparatoires littéraires, comme khâgne ou hypokhâgne, ou comme Sciences-po.

En quoi les étudiants qui ont suivi leur scolarité en banlieue sont-ils moins bien préparés aux règles de la dissertation ?

C’est au lycée qu’on acquiert en principe ces règles. J’ai été professeur de philosophie dans un lycée général et technique d’Aulnay-sous-Bois (93). Je préparais mes élèves à la dissertation de philosophie. Mes élèves avaient un certain nombre de difficultés. Et, je suis désolé de le dire, mais ce n’est pas en une année de terminale, qu’on peut rattraper tous les retards et maîtriser parfaitement les règles de la dissertation. Les élèves des grands lycées parisiens maîtrisent mieux cet exercice et ce n’est pas à l’université que vous les travaillez.

La CPI permettra-t-elle de combler ces écarts ?

Oui, en y mettant le paquet.

Combien y a-t-il d’épreuves au concours ?

Il y a trois épreuves à l’écrit et deux à l’oral. A l’écrit : une dissertation, une épreuve de reconnaissance d’œuvres ou d’objets à partir d’un document et en fonction des options choisies par le candidat (histoire de l’art, archives, archéologie…), qui devra les décrire et les commenter, et puis une épreuve de langue. A l’oral : une épreuve de langue et une autre qui mêle l’évaluation scientifique à travers la reconnaissance d’œuvres, et un entretien avec le jury. Les élèves de la CPI bénéficieront d’une préparation un peu plus musclée. C’est vraiment des questions de posture, de maîtrise d’un entretien.

Que cherche à évaluer le jury durant l’entretien ?

On cherche à savoir si le candidat saura animer une réunion, tenir tête à un élu, expliquer, convaincre. Pendant l’entretien, on cherchera à analyser les éléments de maîtrise d’une situation sur le fond comme sur la forme. Il y a des gens qui sont totalement habitués, de par leur milieu familial, à ce genre de situation. Ils ont comme naturellement cette assurance de soi. C’est pour ainsi dire à la table du repas familial que d’année en année vous l’acquerrez ou pas.

Voulez-vous dire que dans une famille nombreuse d’origine maghrébine, par exemple, une jeune homme ou une jeune femme qui a l’habitude de composer avec le père, la mère, le grand frère, la petite sœur, sera bien affuté pour pouvoir diriger ?

Je l’espère.

C’est ce que vous voulez-dire.

Ça peut être ça. Mais ça peut être le contraire aussi, dans la mesure le jeune pourra se dire qu’il n’est pas du niveau des gens qu’il a en face de lui.

Des questions un brin insidieuses peuvent parfois être inspirées par le faciès ou le nom de famille. Votre jury pourrait-il demander à un candidat ce qu’il pense de l’interdiction de la burqa ?

Je fais toute confiance au jury pour ne pas fonctionner de cette façon. Ce genre de question, ce n’est pas le style de nos jurys. Ils ne posent pas de question d’ordre général. Le concours peut déboucher sur l’intégration de la fonction publique de l’Etat ou des collectivités territoriales, et là, le jury peut poser des questions sur l’organisation administrative du ministère de la culture ou des collectivités territoriale.

Votre CPI comprend douze places « diversité ». Vous devez avoir énormément de demandes, deux cents, trois cents ?

On aimerait bien…

Quel est l’enjeu ? Pourquoi est-il important que des jeunes dont les parents sont d’origine maghrébine ou subsaharienne, souvent de confession musulmane, s’emparent de ce patrimoine ?

C’est une question très importante. Pourquoi l’ENA a-t-elle créé une CPI qui prend d’ailleurs moins d’élèves que nous ? Parce que l’on y forme à la haute administration, aux fonctions dirigeantes de la fonction publique. C’est le pouvoir administratif et politique. Pour que les jeunes issus de l’immigration reconnaissent pleinement le pouvoir de l’Etat qui s’exerce sur eux comme sur tout citoyen français, il faut qu’il participe à l’exercice de ce pouvoir. Dans une république et dans une démocratie, on obéit au pouvoir parce qu’on y participe. Ce que je vous dis, c’est du Rousseau, on obéit à la volonté générale parce qu’on en est membre. Le sujet obéit à la volonté générale parce qu’il est simultanément sujet et souverain, c’est le principe de la souveraineté populaire. Quand on obéit à la volonté générale, on obéit à soi-même.

Cela vaut donc aussi pour le patrimoine…

En ce qui concerne le patrimoine, c’est un héritage à partager, c’est l’héritage dans lequel on reconnaît une certaine identité pour employer ce langage. Je pense qu’on ne peut pas se contenter de se sentir partie prenante de cette identité comme spectateur. Le patrimoine ne se partage pas seulement comme spectateur, comme visiteur, mais aussi comme co-gardien et co-transmetteur.

Propos recueillis par Juliette Joachim et Antoine Menusier

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Légendes photos :
En haut : Bethsabée au bain tenant la lettre de David (Rembrandt, Musée du Louvre).
En dessous : Eric Gross, directeur de l’Institut national du patrimoine.

Juliette Joachim

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