Deux jeunes comédiens en herbe, venus de Suisse tenter leur chance au Conservatoire d’art dramatique de Paris. Je les retrouve dans un café situé dans le quartier des grands boulevards. Tamaïti Torlasco, surnommé Tami, 23 ans, de père suisse et de mère colombienne, et Gaël Kamilindi, un métisse israélo-rwandais de 21 ans. Issus des classes préparatoires de théâtre de Genève, ils sont accompagnés de leurs répétiteurs qui leur donnent la réplique pendant les auditions.

Autour de la table du café, le trac est palpable. Gaël me propose gentiment son repas enveloppé dans du papier d’aluminium. Lui et ses amis étaient dans un resto auparavant, ne pouvant rien avaler à cause de l’angoisse, il a demandé à pouvoir emporter son plat de spaghettis. Je décline son offre. Il esquisse un sourire mais retombe vite dans sa torpeur. Nous sommes jeudi 15 mai, et Gaël passe le 3e et dernier round du concours, vers 15 heures. Quant à Tami, elle l’a passé le matin à 10 heures. Soulagée juste après son audition, angoissée maintenant, elle attend les résultats qui ne seront communiqués que vers 20 heures. Julien George, le répétiteur de Gaël, me dit : « Tu te rends compte l’enfer, cinq minutes suffisent pour faire basculer une vie. »

Il est temps d’y aller. A peine le temps de finir mon coca-light, la table du café est désertée. La rue du Conservatoire, dans le 9e arrondissement de Paris, est presque vide. Quelques jeunes gens devant l’entrée, d’autres affalés sur le capot d’une voiture, je prends des photos. Mon geste interpelle un des jeunes gens : « Hey, je peux savoir pourquoi cette photo ? – Je prépare un article pour le Bondy Blog. – Vous êtes journaliste ? J’ai un scoop pour vous, suivez-moi. » Je le suis dans l’enceinte de l’école. Et là, il me montre une affiche : « Pour des mesures d’hygiène veuillez ne pas uriner sur les murs Merci. »

Je me glisse à l’intérieur du Conservatoire, une grande pièce somptueuse, design, avec une atmosphère de hall de gare. Bagages, vêtements, chaussures et j’en passe, traînent par terre. Des candidats à l’allure de tops modèles squattent la table principale pour faire une partie de cartes. D’autres à moitié nus s’échauffent comme des athlètes avant le départ d’un 100 mètres. Jusqu’ici, je n’ai croisé personne affichant un surpoids. Ils sont tous filiformes !

Je rejoins Tami et Marie Perruchoud, son binôme pour la réplique. Julien plus stressé que son protégé Gaël, donne ses derniers conseils. Je questionne Tami : « Pourquoi tenter le Conservatoire ? – Je dirais, pour rencontrer des gens du métier. Au début, je n’y croyais pas trop, j’ai rempli plusieurs demandes et dossiers de candidatures, pour plusieurs écoles. Et je me suis retrouvée dans le flot, à préparer les scènes. D’ailleurs, c’est grâce à Julie, une comédienne avec qui j’ai beaucoup travaillé, que je suis là aujourd’hui. »

Les 15 jurés arrivent, la pause déj’ est finie. Vient le tout de Gaël. Il est appelé. On ne plaisante pas avec l’horaire, vu le nombre des postulants, tous doivent être auditionnés avant 20 heures. Au premier tour des auditions, il y a quelques semaines de cela, il y avait 1050 candidats. 29 seulement seront retenus ce soir, 15 filles, 14 garçons.

Tami décide de s’allonger sur une banquette. Je rejoins Marie qui est entrain de bouquiner. Je lui demande : « Comment ça se passe à l’intérieur ? – Et bien quand on est appelé, on patiente encore 20 minutes avant de passer devant le jury. Puis notre scène va durer exactement 5 minutes. – C’est bien, 5 minutes, le temps vous semble court… – Non, pas du tout. Ces 5 minutes, pour nous, c’est une éternité. – Comment réagissent les candidats face aux résultats du jury ? – Leurs réactions sont diverses. Il y a ceux qui pleurent, ceux qui sont très contents mais restent de marbre et ceux qui sautent partout. – Et pour Tami ? – Soulagée et contente, puis fébrile, l’angoisse s’installe à nouveau. La délivrance ne sera que pour ce soir. Peut-être. »

On apprend que pour Gaël, ça se passe mal. Pour des raisons techniques – une prise de courant qui foire, or il auditionne avec un fond sonore une scène d’une pièce de Fassbinder, – il est obligé de laisser passer un autre candidat avant lui. Le candidat en question sort après 20 minutes : « Je suis mort, je suis en sueur, dit-il. Alors (à son complice sur scène) : t’as kiffé ? Parce que moi c’était le pied. »

Après un temps interminable, Gaël revient enfin. Il annonce à Tami : « Tu seras la seule à être à Paris. Ça s’est passé très mal. » Quelques minutes après, il s’en va pleurer. Il est persuadé que sa carrière parisienne est derrière lui avant d’avoir commencé. Je préfère m’éclipser.

Tic, tac, l’heure tourne. Miracle ! Les résultats tombent plus tôt que prévu. Gaël, qui se trouve à cet instant dans le TGV qui le ramène à Genève, appelle Tami pour lui annoncer une nouvelle, qu’il tient lui-même d’un ami qui a pris le temps d’aller consulter les résultats des auditions sur Internet : « Tami, on est pris ! » Tami n’en revient pas. Gaël lui demande quand même d’aller vérifier de son côté.

Moi, je vérifie aussi sur Internet. Et je ne peux m’empêcher de remarquer que dans la liste des admis, figurent des noms comme Bentoumi Louiza, Bouaziz Sigrid et, en liste d’attente, Yin Hang. J’apprends à ce sujet que la nouvelle direction aurait décidé de casser l’image apparemment trop lisse, trop Julien Doré, de ses élèves. La profession en a apparemment assez de trouver sur le marché toujours la même « marchandise ».

Je revois Tami le soir : « Est-ce que tu te rends compte que c’est une chose rare, pour des Suisses, d’être admis au Conservatoire de Paris, ça va faire au moins dix ans que ce n’est pas arrivé ? – Non pas du tout, au fait je ne réalise pas encore. – Est-tu contente ? – Oui bien sûr. – Qu’elles sont tes projets maintenant ? – Le plus dur va commencer. Trouver un appartement pas cher. Voir les modalités de financement, car c’est long trois ans. Et surtout, m’habituer à la vie parisienne. Mais pour le moment je veux dormir. »

Nicolas Fassouli

Légendes photos: en haut, Julien George (à gauche) et Gaël Kamilindi; en bas, Tamaïti Torlasco.

Nicolas Fassouli

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