Avec 250 films présentés et plus de 10 000 spectateurs, l’affluence et le succès d’un des plus importants festivals de courts métrages confirme que ces films de moins d’une heure jouent dans la même cour que les longs. 

Pour sa 23ème édition, au ciné 104 de Pantin (93), le festival de court métrage le plus complet à ce jour en Île-de-France a confirmé les qualités de son dispositif. Deux compétitions officielles (fiction et expérimental) avec des séances en présence des réalisateurs, une section panorama qui multiplie les genres cinématographiques proposés et deux artistes d’honneur invités pour découvrir leurs œuvres : Hélène Delprat et Salma Cheddadi. Le tout dans une ambiance qui permet des discussions au bar et à sa terrasse, l’occasion pour les spectateurs de communiquer leurs impressions aux équipes des films.

Un dispositif bien rodé. Cela fait maintenant cinq ans que je côtoie ce festival et j’ai pu constater que chips et parts de gâteaux ont laissé place aux food trucks e à leurs burgers et frites maison. Tout est fait pour que le spectateur parisien ne se retrouve pas dépaysé dans le 93. Et malgré les efforts de programmation pour attirer un public varié avec par exemple la diffusion des courts métrages de l’association « Les Engraineurs » de la cité des Courtilières à Pantin, c’est encore en grande majorité une classe « moyenne aisée » qui fait le déplacement.

BruoscellaBruoscellaAvec près de 200 films en 10 jours, il y avait toute la matière nécessaire pour revigorer un bon cinéphile. Je me suis cette année focalisé sur la compétition fiction, de quoi dresser un bilan des principaux films primés que j’ai eu l’occasion de voir. Le grand prix a été attribué à Ian Menoyot pour son film Bruocsella. Tourné en 4/3 dans un Bruxelles gris et déprimant, avec de nombreux plans séquences fixes et de longs panoramiques flottants, ce court métrage adopte une certaine sobriété formelle. On y suit les déboires psychologiques et sociaux d’une jeune femme qui approche la trentaine et qui perd manifestement pied. Elle n’en peut plus et surtout elle ne peut plus se battre. Elle a essayé pourtant, avant. En vivant la nuit, en méprisant les moutons du système, en se droguant. Elle a fini en hôpital psychiatrique. Et après avoir chanté il n’est pas question de danser, seulement d’essayer de ne plus pleurer. C’est dans la captation de cette détresse que le réalisateur vise juste, avec cette dérive mélancolique qui ne se traduit pas par des mouvements de résistance mais au contraire par une certaine stagnation qui laisse le temps de la réflexion. L’actrice principale Flora Thomas a aussi obtenu le prix de la meilleure actrice féminine.

1395053610Le public a préféré décerner son prix à Béryl Peillard pour Animal serenade. Encore une jeune femme en perdition. Sauf qu’ici elle a une fille d’environ 7 ans, soigne des personnes âgées à domicile et vit avec son nouveau compagnon dans une petite ville de province. Pleine de fougue, fêtarde, aimant prendre des risques, il y’a cependant un vide qu’il lui faut combler. Elle trouve la solution dans une relation de dépendance avec le chien qu’elle adopte, Jojo. Plutôt calme, ce dernier prend cependant la mauvaise habitude de mordre jusqu’au sang sa nouvelle maîtresse. Et elle aime ça, comme une espèce de drogue qui lui permet de supporter ce que la vie peut simplement offrir. Le chien, bien réel, devient cependant une métaphore et apporte une touche de fantastique au récit, permettant de jouer sur un suspens prenant. Comme dans Bruocsella la tourmente est difficile à combattre : il y’a une quasi incapacité à se défaire du mal être pour le personnage principal.

Il y’a un prix qui me tient toujours à cœur dans les festivals : celui de la jeunesse. C’est toujours un plaisir d’analyser comment les jeunes générations perçoivent des films exigeants, qui sortent des critères formatés de l’industrie cinématographique. Le jury jeune de Côté court (des habitants de Seine-Saint-Denis âgés de 18 à 25 ans) a eu une préférence pour Rêve de lions d’Ange-Régis Hounkpatin. Pour son film de fin d’étude de la Femis (Ecole de cinéma) le jeune réalisateur d’origine béninoise a choisi de parler d’immigration, mais avec une vision singulière qu’il défend vigoureusement. Et comme nous sommes à Côté court il a pu lui-même me l’expliquer au bar du cinéma après sa séance officielle.

HOUNKPATIN_Ange-Regis« Dans les festivals les personnages d’immigrés sont trop souvent des sans-papiers, des victimes qui se font exploiter au travail ou des gangsters de cité et surtout ils ne sont caractérisés que par leur condition sociale, qui les détermine exclusivement. Je me suis dit qu’il fallait trouver autre chose. Faire un film à base d’énergie, avec des personnages d’origine africaine qui ne soient pas des prétextes pour un film à thèse morale. J’ai pensé aux premiers films de Scorsese comme Mean Streets où il traite l’immigration différemment, avec des personnages qui sont en permanence dans l’action. »

Dans Rêve de lions nous suivons l’aventure d’Amir et Edem, deux frères d’armes habitués à faire les gigolos et à commettre quelques larcins pour se débrouiller en France. Ils débarquent en Normandie pour acheter un restaurant mais tout ne se passe pas comme prévu. Et effectivement les personnages ne sont pas positionnés en victime. Ils galèrent, certes, mais ils sont toujours en mouvement dans leur vieille voiture vintage et leurs habits de flambeurs un peu ringard. Ils tchatchent dans les bars, se font rembarrer quand ils jouent à « l’Africain typique du bled ». Et surtout ils évoluent, car leur énergie possède une valeur, un charme qui leur offre de belles rencontres et leur permet de se définir socialement avec une réelle complexité.

La mise en scène participe aussi à cette énergie avec l’utilisation de faux raccords, une voix off du personnage d’Amir qui ponctue le récit et un montage souvent alterné qui permet au spectateur de flotter dans cette unité de lieu que constitue Deauville et sa banlieue. « Je me suis décomplexé avec Rêve de lions. Dans mon dernier film de la Femis j’avais un découpage très précis. Là avec ma chef opératrice on avait des idées de plans mais on remodelait toujours en fonction de l’énergie des acteurs. Ça m’a appris à les diriger pour ce qu’ils sont, avec ce qu’ils apportent de leur personnalité et de les fondre dans mon univers. »

564298_10151031889801604_1120146853_nSouleymane Diamanka joue le rôle d’Amir. C’est son premier vrai rôle d’interprétation au cinéma et il est impressionnant de justesse. En tant que slameur il a l’habitude de s’exprimer en cherchant à produire une force qui lie rigueur formelle et intensité poétique. « On a pas mal improvisé de scènes avec lui, mais il arrivait toujours à préserver l’axe principal du scénario en le remodelant avec son propre style. » Du coup les autres acteurs se sont aussi pris au jeu et ont pu apporter cette touche d’improvisation si importante pour cette fameuse recherche d’énergie.

En tout cas cette vision de l’immigration et cette mise en scène ont plu au jury jeune, qui pense sans doute comme Ange-Régis Hounkpatin qu’il est important de sortir des idées reçues « On en a marre des films avec des personnages d’immigrés unilatéraux ! On veut plus de subtilité, de la profondeur. Mes personnages font les gigolos pour vivre donc on pourrait me poser des questions de sens moral. On s’en fout tant qu’ils ont de la profondeur ! ».

La 24ème édition se déroulera dans un an, et je ne peux que conseiller à tous les cinéphiles d’aller y faire un tour pour découvrir cet excellent festival.

Nathan Canu

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