Abdellatif Kechiche, le réalisateur, et Hafsia Herzi, la jeune beauté du film, sont à Dubaï. La renommée de « La graine et le mulet » a déjà atteint l’émirat richissime. Plus près de nous, où tout a commencé, Sète, figée dans le mistral. Dimanche 16 décembre, au café « Le Saint Clair », sur le Quai Maximin Licciardi encombré de bateaux de pêche, nous avons rendez-vous avec Kader Bouallaga, Leila d’Issernio, Henri Rodriguez et Nadia Taouil.

Actrices, acteur, chargé de production, ils forment la branche sétoise de la grande famille réunie par « Abdel ». Ils sont ici chez eux. Leila plus encore, dont le mari, Jean-Louis, tient « Le Saint Clair », nom de la montagne qui surplombe la ville tel un volcan. L’endroit, avec ses canapés et fauteuils rouges, ressemble à un bar italien de rivage balnéaire. C’est dans ce décor de vacances que se retrouvait, pour souffler un peu, l’équipe d’un film pourtant si peu dolce vita.

Pas loin, il y a une cité appelée L’Île de Thau, baignée par l’eau. Abellatif Kechiche y pénètre pour la première fois en 2004, cherchant des comédiens pour peupler « La graine et le mulet ». Sur place, il fait la connaissance de Kader Bouallaga, animateur socioculturel à la maison de quartier, aujourd’hui pleinement investi dans le cinéma. Ce dernier guide les pas du metteur en scène, le présente aux habitants, lui ouvre des portes qui ne se refermeront pas. La scène du couscous dominical est tournée dans la cuisine d’un appartement de L’Île de Thau. Celui d’Henri. Henri Rodriguez de son nom complet. Il prête sa gueule rude de Gitan à un pêcheur, Henri comme à la ville. Un souvenir frigorifié de tournage : les mains dans le poisson et la glace, des prises qui n’en finissent pas. Et lui qui, dans le couscous, déteste le principal, « la semoule ». Il n’a pas pu faire autrement que d’en manger, plusieurs fois par jour, plusieurs jours de suite. Il en rigole. Mais à l’époque, il avait envie de vomir. Jeune maman de jumelles, Nadia Taouil – Sarah et femme d’Henri à l’écran – est venue dans le film par sa mère, qui elle-même y apparaît et a encouragé sa fille à tenter sa chance. « Tu auras un petit rôle », a dit Kechiche à Nadia. « Mon rôle s’est agrandi », raconte-t-elle. « Je ne fermais jamais ma gueule, je disais, ça, ce n’est pas bien, tu vois ou quoi… ». Le réalisateur a si bien vu qu’il l’a embauchée pour l’assister dans la recherche d’acteurs. Leila d’Issernio est Lilia. Celle qui, lors du repas de famille, parle avec une bouche gourmande à son mari, Mario. D’ « Abdel », elle dit, émue, comme transfigurée : « Il n’oublie jamais les gens qu’il a rencontrés. C’est lui qui a choisi tous ses techniciens. Il connaissait tous les figurants. Il savait tout par cœur, le prénom de tout le monde. Il donnait un dialogue et il nous laissait libres. Il est boulimique de ce qui peut arriver, en attente constante de quelque chose. » Travail, bouffe et sexe forment l’infrastructure de « La graine et le mulet » : un homme épuisé, licencié par son employeur, perd son rang de pater familias aux yeux de ses fils et gagne l’amour-pitié des femmes ; la cellule familiale se recompose vaille que vaille autour du couscous hebdomadaire ; le désir charnel, enfin, chamboule tout et provoque les drames. La superstructure, elle, a le visage de la France d’aujourd’hui, que résume très bien Leila d’Issernio : « Nous, dit-elle, nous nous sommes intégrés, mais ce sont les autres qui ne veulent pas s’intégrer à notre intégration. » Le film expose à la perfection ce paradoxe en renversant la perception habituelle : les notables de la ville sont les immigrés, les Arabes sont les Français. Le couscous dominical, à la table familial, a le statut du rôti du dimanche et les couples « mixtes » entre « Arabes » et « Français » n’ont rien d’étrange.

C’est là, semble-t-il, la vision de l’auteur, un brin idéale, sans doute. Cet au-delà de l’intégration exprimée par Kechiche connaît encore des en deçà, ou des pas de côté, dans l’esprit des notables du film comme que dans celui des enfants français d’immigrés. Leila d’Issernio, 42 ans, mariée à un non musulman, appartient à une génération « laïque ». Elle se souvient que son père, en période de ramadan, ne la laissait jamais partir à l’école « sans rien dans le ventre ». « Moi, ajoute-t-elle, je me suis battue pour ma liberté, pour gagner le droit de ne pas épouser forcément un homme de mon origine ». Nadia Taouil dit avoir des « cousines voilées, ce que n’acceptent ni leur père ni leur frère ». Alors voilà, rien n’est simple. Mais dans le couscous, tout est bon. Pas vrai, Henri ?

Antoine Menusier

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