Zachary, 17 ans, sort à peine de prison. Rejeté par sa mère, il erre dans les rues populaires de Marseille. C’est là qu’il rencontre Shéhérazade, une prostituée à peine plus jeune que lui. Leur histoire commence par la négociation d’un instant de plaisir. Dans la chambre vétuste où elle l’emmène, leurs regards prédisent déjà la passion. Mais prudente, la professionnelle préfère être payée avant le sexe. Zack lui tend alors une demi-plaquette de cannabis : « Bah quoi c’est de l’argent à Marseille ! ». Elle la saisit et s’enfuit en douce. Commence alors une course entre deux âmes abimées qui s’échangent des insultes comme des appels au secours.

Zak, gamin proxénète par désespoir

Car le jeune homme a besoin d’aide. Ses amis d’enfance refusent de l’intégrer dans le réseau de drogue de la cité et sa mère lui préfère son nouveau petit ami. Tous lui ordonnent de retourner au foyer où son éducatrice l’attend désespérément. Chaque fois qu’elle le retrouve, Zack finit par escalader les murs de l’institution. Il choisit la rue et veut y faire de l’argent. Peut-être qu’avec ça il sauvera sa réputation et au passage l’amour maternel, pense-t-il. Ainsi, dans un schéma qui s’affranchit de la morale et que seul le désespoir comprend, Zachary devient le proxénète de sa bien aimée Shéhérazade et de sa bande de copines.

Chaque soir, ils s’endorment dans les bras l’un de l’autre. Elle suce son pouce et il la regarde ,éclairée par une veilleuse. Le tableau de deux enfants que la vie a privés d’innocence. La journée, il faut affronter le monde, la concurrence bulgare, les vols, les coups, les clients… Zachary observe sa princesse monter dans d’autres carrosses. Il l’accompagne et reste devant la porte lorsque trois ados à la suite jouissent en elle. Le coeur qui se déchire à chaque gémissement masculin. Il se convainc que c’est le prix à payer pour s’évader ensuite sur leur moto neuve. Face à la mer, elle le rassure : « Je ne me suis jamais sentie comme ça avec un garçon ». Il finira lui aussi par lui prouver ses sentiments, reniant à jamais l’omerta qui veut que dans les quartiers, on ne balance pas un ami au flic. Même quand cet ami courtise votre chérie.

Poésie et réalisme

Dans cette histoire d’amour, Dylan Robert et Kenza Fortas ne jouent pas, ils reproduisent ce qu’ils connaissent. Lui, comme son personnage, sort de prison et elle a vécu dans des foyers. Les deux acteurs mettent leur talent brut au service de ces premiers rôles qui ne sont cadenassés ni par des exigences du tournage, ils se sont vraiment échappés quelques heures avec la moto, ni par le scénario. Verve et gouaille des deux jeunes adultes forgés par le rejet social qui entrent dans le cinéma français sans faire de manières. Un naturel qui sert le propos du réalisateur, Jean-Bernard Marlin, 38 ans. Pour son premier long-métrage, il a effectué un long travail documentaire auprès de mineurs délinquants et d’un réseau de prostitution. Conclusion : à Marseille, l’amour surplombe toujours la misère.

Nesrine SLAOUI

« Shéhérazade », de Jean-Bernard Marlin, en salles depuis le 5 septembre

Articles liés

  • Franck Gastambide face au BB

    Un droit de réponse qui se transforme en débat enrichissant sur la création culturelle des quartiers populaires. C'est le programme proposé par cette rencontre entre Franck Gastambide et la rédaction du BB, après la publication de notre édito acide sur ses films. Rencontre.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 30/11/2021
  • Avec ‘Suprêmes’ NTM back dans les bacs

    Félix Mubenga n'a pas pu voir l'explosion du groupe de rap mythique NTM. Il n'était pas né. Mais deux décennies plus tard, il est parti voir le biopic du légendaire duo de Seine-Saint-Denis, 'Suprêmes' réalisé par Audrey Estrougo. Et c'est grand oui, pour notre contributeur qui raconte cette plongée enflammée dans une époque pas si différente de la nôtre. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 23/11/2021
  • Au nom du rap, une œuvre collective pour réconcilier tous les mondes

    'Au nom du rap' est un livre unique, entre poésie et illustrations. Un recueil de proses qui veut redonner ses lettres de noblesses à un genre musical encore trop souvent dénigré par certaines élites culturelles. Anissa Rami s'est entretenue avec Elena Copsidas à l'origine de l'ouvrage, ainsi qu'avec les artistes qui ont participé à cette oeuvre collective singulière.

    Par Anissa Rami
    Le 11/11/2021