Au début de l’après-midi, je ne vois pas de file d’attente devant l’entrée du Maghreb des livres. Mais lorsque je traverse les salons de la mairie de Paris, les  visiteurs se bousculent presque. Plus de 140 auteurs en provenance d’Algérie, de Tunisie, de France et du Maroc, l’invité d’honneur de cette saison 2012, étaient présents. Nés en France ou au Maghreb, la plupart d’entre eux habitent en France. La manifestation livresque s’intitule Spécial Maroc mais à certaines heures de dédicaces, les écrivains marocains sont très peu présents, un ou deux seulement dans une salle qui en accueille treize…  De plus, la brochure destinée à me guider ne permet pas facilement de repérer le pays d’origine des écrivains.

Livres documentaires et ouvrages littéraires cohabitent.  Les thèmes des ouvrages sont très variés : des Recettes de beauté des femmes du Maroc, Hassan II : entre tradition et absolutisme, Le cheikh et le calife : sociologie religieuse de l’islam politique au Maroc, La diaspora marocaine en Europe, Mineurs algériens et marocains : une autre mémoire du charbon lorrain, Mémoire et représentations des juifs au Maroc… Les écrivains s’interrogent sur l’histoire des marocains et leur vie sociale aujourd’hui.

Rita El-Khayat présente La femme artiste dans le monde arabe, publié aux éditions de Broca, et me raconte son histoire. « A l’origine, la problématique de la femme artiste était envisagée dans le monde entier et le livre sera bientôt publié en Italie. Mais la partie « monde arabe » a été coupée pour former l’ouvrage présenté ici. » Le livre analyse l’histoire et l’évolution du rôle des femmes artistes jusqu’à nos jours. Rita est aussi médecin psychiatre et psychanalyste. Elle habite et travaille à Casablanca mais elle vit entre plusieurs pays. Elle a déjà publié une trentaine de livres. Rita m’explique les caractéristiques de la littérature marocaine d’aujourd’hui : « Un très grand nombre d’écrivains, et la majorité des femmes  rédigent en français. De 2000 à 2007, nous avons eu beaucoup de littérature carcérale pour décrire les aventures des bagnes et des prisons. Puis nous sommes passés à une littérature croisière qui décrit les aventures de chacun. On trouve un aspect local, arabe et musulman, culturellement dans nos écrits ». Pour l’instant, Rita poursuit une activité d’éditrice. Mais son distributeur a stoppé son activité et elle envisage elle aussi d’arrêter, car « c’est trop dur ».

Côté romans, Maria Guessous propose Hasna ou le destin d’une femme, publié au Maroc chez Séguier/La croisée des chemins. C’est l’histoire d’une jeune femme orpheline originaire d’un village dans les montagnes du Rif. Un oncle malhonnête la conduit à Tanger et à Casablanca où elle vivra l’enfer de la condition de bonne au service de familles bourgeoises sans pouvoir échapper à son destin. Maria est née à Casablanca où elle est aujourd’hui conseillère en communication dans un groupe multinational. Elle est titulaire d’une maîtrise en management et d’une licence en langue et littérature anglaises. Il y a quelques années, elle a proposé un premier livre, Citations à méditer, qu’elle a publié facilement. «  Mon premier roman intitulé Une double vie a été bien médiatisé et il s’est bien bien vendu. Il a été sélectionné pour le prix Grand Atlas. Hasna sa reçu le prix MamouniaAu Maroc, les écrivains ne sont pas isolés : ils se rencontrent à l’occasion des cafés littéraires et pour la sélection des prix ».

Fouad Laroui est un nouvel écrivain marocain très remarqué depuis quelques années et très apprécié dans ce lieu… La file d’attente devant sa table se renouvelle régulièrement. Fouad présente un essai sur le choix de la langue pour les écrivains marocains : Le drame linguistique marocain. Il propose un roman, La vieille dame du riad, publié chez Julliard. La vieille dame aborde, sous une forme tragi-comique, la question  du partage de son espace par un couple très humaniste avec une vieille femme parlant un dialecte incompris qui leur est totalement étrangère… Fouad est né au Maroc où il a fait ses études dans le système français. Puis il est venu en France  pour suivre les cours de l’Ecole des Ponts et Chaussées et il est retourné travailler au Maroc pendant 5 ans. Il est ensuite reparti pour comprendre le monde et partage sa vie entre Paris, York et Amsterdam. Il enseigne les sciences de l’environnement à l’Université d’Amsterdam tout en se consacrant à l’écriture. En 1996, il s’est lancé dans un premier roman déjà publié par Julliard : Les dents du topographe qui reçoit le prix de la Découverte Albert Camus. « J’écris pour dénoncer des situations qui me choquent, pour dénicher la bêtise. La méchanceté, la cruauté, le fanatisme et la sottise me révulsent ».

Fouad présente aussi un essai sur le choix de la langue pour les écrivains marocains : Le drame linguistique marocain. « La question principale des écrivains marocains aujourd’hui c’est dans quelle langue écrire ? L’écrivain marocain se trouve face à pluralité des langues : souvent, comme Mohamed Nedali, il a appris le berbère dans sa famille, l’arabe classique à l’école, les cours de maths ont été dispensés en français et l’anglais était officiellement la première langue étrangère… C’est le «drame linguistique » que j’ai essayé d’analyser de manière scientifique. Un écrivain qui rédige en français ne travaille pas à 100 % de ses possibilités parce qu’il est contraint à écrire dans une langue qui n’est pas celle des premières émotions du langage maternel. » Fouad est publié par des éditeurs français parce que l’édition, au Maroc, « se heurte à énormément de problèmes ».

La célébration du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie n’a pas été oubliée : les publications ont été influencées par ce sujet. 24 écrivains racontent notamment leur lien avec ce pays dans Algérie 50. Témoigner, pour ne pas oublier et éviter de recommencer…

Marie-Aimée Personne

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