Pendant les élections de 2017, et un peu après, Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah ont sillonné la France du Nord au Sud pour donner la parole à ceux à qui elle est souvent confisquée. Des ouvriers d’usines en lutte d’usines délocalisées de la Creuse aux jeunes désœuvrés des quartiers populaires de Vitry, « Demain le feu » dresse le portrait d’une France au mieux oubliée, au pire ouvertement méprisée par les élites bourgeoises qui impose leur idée de la norme, et du bon goût.

Une France composée de populations hétéroclites qui se regardent en chiens de faïence quand vient le temps de payer la note pourtant fixée par les dominants. Le documentaire a à cœur de montrer qu’ils ont souvent plus en commun entre eux qu’avec certains dirigeants politiques qui spéculent sur une détresse dont ils et elles sont bien souvent les artisans.

Faut pas oublier la réalité sinon après ça fait mal

Ces destins renvoyés dans les marges d’une société ultralibérale qui ne jure que par le profit ont des choses à dire, parfois rudes, parfois chargées d’une grâce insoupçonnée comme cette dame âgée assise sur le banc d’une petite place de village. A la question : « c’est quoi la réalité ? », elle répond : « la réalité c’est quand je vois pas la marche, je bute dedans et paf. Faut pas oublier la réalité sinon après ça fait mal. »

Parmi les autres questions posées à ces reclus du système, Mehdi et Badrou interrogent l’espoir et récoltent beaucoup de pessimisme. L’espoir est « dur », « tendu » pour un ouvrier gréviste que l’émotion surprend et qu’il tente de contenir avec ses mains burinés sur le haut de son visage. Pour les jeunes qui tiennent le bat’ sur des chaises de jardin sans jardin, ils se sont tous simplement « habitués à être dégoûtés ». 

A quoi rêve-t-on ?

Aussi, pour égayer un peu les cœurs, les deux documentaristes demandent ce qu’il en est des rêves. Là encore on voit que les aspirations des uns et des autres se rejoignent. Gagner le million et partir à l’autre bout de la planète. Aux Seychelles pour un routier solitaire, à Dubaï pour un jeune Orangeois, mais seulement après avoir construit la villa pour les darons.

Mais pour rêver, encore faut-il dormir la nuit. Ne pas être assailli par l’angoisse du lendemain.

On repense à ce passage du Joli mois de mai, de Chris Marker et Pierre Lhomme, une inspiration revendiquée par les deux journalistes, où un commerçant affirme fermement que ce qui le rend heureux c’est le « pognon qui rentre dans ma caisse ». Depuis 1962 et peut-être même bien avant, la priorité reste celle de renflouer les poches. Dans un monde où l’argent fait la pluie et le beau temps, on cherche avant tout à se payer une place au soleil.

Mais la question la plus importante sans doute, c’est celle qui évoque la liberté. Est-il possible d’être libre dans ce monde ? Pour une étudiante d’Aubervilliers, impossible. L’être humain est toujours prisonnier de quelque chose. De son ambition, de sa paresse ou encore de sa conscience. Assignés à existence en somme. Déçue du droit qu’elle étudie et qu’elle conçoit comme une guerre perdue d’avance, elle se reconvertira peut-être en philo, qui sait ?

Philosophe, ce documentaire l’est aussi, alternant entre discours pessimistes serrés sur des visages inquiets ou souriant pour faire bonne figure. Et moments de grâce aussi, comme ce passage où des quinquas dansent le twist dans un bal musette où on joue au bingo sur un coin de table avec un verre de mauvais rosé. Le charme discret du prolétariat.

Une ode à la France du béton et des usines à l’arrêt

Demain le feu, dont le titre rappelle nécessairement l’ouvrage de James Baldwin (peut-être parce que ces deux œuvres partagent la même vocation de rendre visibles les invisibles), est une ode à la France. Celle du béton, des usines à l’arrêt, des routes goudronnées comme seul horizon.

La France d’un petit-fils de harki au regard désabusé et celle d’un vétéran de la guerre qui adresse, fier et solennel, un salut militaire plein d’une déférence obsolète. « Demain le feu » nous donne à voir ces visages dignes et troublants, que la misère n’a pas totalement réussi à rayer.

Et même une militante du Front National, (qu’on dirait tout droit sortie d’une fabrique de méchants pour Disney) en devient presque touchante quand elle évoque la beauté qu’elle n’a pas, les rides qui lui font défaut et l’angoisse de la mort qui plane. Alors qu’elle s’emmêle aussi bien dans ses mots que dans le cordon de ses lunettes qu’elle essaie de dénouer, elle apparaît elle aussi vulnérable. Tour de force.

Une image résume assez bien le propos du film, c’est lorsque sur fond sonore de Marseillaise entonnée par des voix d’enfants, on assiste à la destruction d’un immeuble vétuste à grands coups de pelleteuse implacable. Une image comme un présage d’oracle, annonçant la révolution qui gronde. Le mouvement des gilets jaunes éclatera un an après le tournage du documentaire.

Sarah BELHADI

  • Avant-première confinée de Demain le feu, jeudi 30 avril à 20h30
  • Sortie vendredi 1er mai, gratuit sur demainlefeu.fr

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