On a dû descendre au troisième sous-sol, tourner à gauche, puis à droite, aller tout droit, traverser la place, aller tout droit à nouveau, pour enfin trouver le Forum des Images, dans les tréfond des Halles, à Paris.

A côté du cinéma multiplexe souterrain, près de la piscine également souterraine, parmi les boutiques illuminées par les néons, il était là, rose et blanc, ledit forum, vaste espace culturel aux allures de vaisseau spatial. Mardi dernier, il accueillait les classes 1ES 3 et terminale ES du lycée Jean-Renoir de Bondy. Les élèves s’agitent. On vit un événement. Les chemises sont de mises, les cols parfaitement repassés et les cravates bien nouées.

Dans ce lieu qui reçoit les Depardieu, Tavernier ou Blier, ils vont présenter le fruit de leurs travaux. Plusieurs mois de boulot. Avec Upian, agence web, les élèves se sont penchés sur le sujet des « migrations humaines ». Ils ont tourné des films avec leurs téléphones portables, ils les présentent ce soir-là.

Manon a les yeux qui brillent, bleus. Elle sourit. Cette fille de première ES a réalisé, avec deux de ses camarades, un reportage sur les confidences d’un réfugié politique chilien, José Alfaro. « L’un de nous trois est chilien, il a voulu travailler sur son pays d’origine. Il nous a parlé de l’histoire et on a accepté. » Entre images de famille et vidéos d’archives, saupoudré de musique chilienne, le documentaire d’une dizaine de minutes est réussi.

Mazulm apparaît à l’écran. De dos. Il porte un tee-shirt orange. Il a un accent marqué. Mazulm parle de lui, de son expérience. Ce jeune Kurde, arrivé en France il y a quelques années, raconte ce parcours titanesque, cette intégration difficile. C’est son cousin, Ferhat, qui a recueilli son témoignage. « Jamais auparavant, avec lui, nous avions parlé de ça. J’ai appris beaucoup de choses, surtout sur la politique, grâce à lui », souligne Ferhat.

Ce dernier est né en France, causait jusque-là de foot, peut-être de nanas, avec son cousin. « Le jour du tournage, raconte le réalisateur, il bégayait, hésitait, se trompait. Dès qu’un silence était trop long, on recommençait. » Trois heures plus tard, c’était fini. Il ne restait plus que le montage pour aboutir à un plan-séquence de six minutes. Un film, lui aussi, réussi, extrêmement bien monté. Avec pour conclure,  un « J’ai un statut d’immigré… Et alors ?! Je suis comme vous. » Après bien des rires, quelques gamins moqueurs se taisent. Applaudissent.

Les terminales de Jean Renoir, eux aussi, ont réalisé, monté et projeté leurs « œuvres » ce mardi-là. Leur thème touchait à la mondialisation, alors, ils ont intitulé leur projet « Bondyalisation, la mondialisation vue de Bondy ». Mohamed, avec un zeste d’humour, présente les films. Des quartiers indiens de Paris à la contrefaçon sur le marché de Bondy, en passant par le Carrefour du coin pour « la cuisine du Monde », les jeunes cinéastes-reporters ont sillonné les rues et les avenues, armés de leurs téléphones portables.

Après les projections, les bouchons de bouteilles d’Orangina et d’Oasis pètent. Poignées de main dans les cacahuètes. Margaux et Inès, qui n’ont participé à aucun des films, sirotent une goutte de Coca, ingurgitent des chips. Elles ne sont pas en classe expérimentales, ne reçoivent aucune aide de Sciences-Po pour monter des projets et avouent qu’elles sont parfois témoins de « quelques tensions ».

L’une raconte que « pour son TPE (travail pratique encadré, ndlr) », elle devait faire une vidéo, « mais je n’avais pas le matériel adéquat contrairement aux autres ». « Nous avons donc été livrées à nous-mêmes, nous les non-expérimentales. » Les jalousies surmontées, elles parviennent à apprécier le travail de leurs camarades. Suite logique de « Vues migratoires », grâce à la Fondation Sciences-Po, les élèves de première ES 3, Manon, Ferhat et les autres, s’envoleront pour le Sénégal. Dans une semaine.

La soirée s’est bien passée. Il manquait les cotillons. Il est l’heure pour nos jeunes de migrer du côté de Bondy. De rejoindre leur ville. Et pour nous aussi de rejoindre les nôtres, Saint-Ouen et La Courneuve. Frustrés, tout de même, qu’un échange sur les travaux accomplis n’ait pas eu lieu entre nos réalisateurs en herbe et des jeunes lycéens parisiens, pas tous  au parfum des réalités décrites.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

« Vues Migratoires » a vu le jour à l’initiative de Martine Chen, enseignante au lycée Jean Renoir de Bondy, établissement partenaire de Sciences-Po. Depuis trois ans, cette jeune femme d’origine asiatique, avec ses collègues, dont Philippe Destelle, donne vie à des projets multimédias, réalisés en collaboration avec des entreprises. Pour « Vues Migratoires », c’est Upian qui a été contacté. Cette société active dans le web documentaire depuis 1998, à côté de ses mandats commerciaux, produit des contenus indépendants et culturels. Nous avons rencontré Alexandre Brachet, son directeur.

Avant tout, c’est quoi, le web documentaire ?

Ce n’est pas simplement poser une vidéo en ligne, c’est vraiment essayer de construire un dispositif interactif, une narration, qui va faire office de documentaire. Et pour ça, on va utiliser aussi bien une vidéo, qu’un diaporama sonore, aussi bien le flash que des liens et tous ce qu’en veut. C’est l’équipe enseignante de Jean Renoir qui est venue me voir et pour me proposer ce projet.

Pourquoi ont-ils choisi Upian ?

Parce que, certainement, ils ont vu des programmes que nous avons réalisés. Et notamment le projet Gaza Sderot.

A quand remonte le premier contact entre le lycée de Bondy et Upian ?

A décembre 2008. Nous avons commencé notre collaboration en janvier, par étapes. Il y à d’un côté les films réalisés par les élèves et de l’autre, le travail de graphisme et d’interface. Notre intention était de travailler ensemble. Moi, j’ai raisonné comme si les élèves faisaient partie de l’équipe créative.

Combien de temps a-t-il fallu pour monter « Vues Migratoires » ?

Beaucoup de temps, il nous fallu 40 jours de notre côté pour la conception, le graphisme et le travail de flash, puis, ensuite la programmation en Html, la musique et le formatage des vidéos.

Combien de personnes de chez Upian ont-elles travaillé sur ce projet ?

Impliquer à 100% : deux. Auxquelles se sont ajoutées cinq à six personnes de façon temporaire.

Aviez-vous un droit regard sur les films ?

Non, on les a vraiment laissez faire, en essayant de les aider à orienter leur sujet. Mais ce travail-là, c’est surtout l’équipe pédagogique qui l’a fait. Ils ont fait un boulot de dingue, c’est des fous !

Quelles sont les retombées d’un tel projet pour Upian ?

Evidemment, quand tu fais un programme, c’est pour être vu. Même si, dans le cas présent, ce n’est pour se faire la pub qu’Upian s’est lancé dans ce projet.

Oui, mais c’est du temps, c’est de l’argent ?

Ça dépend des boîtes. Moi je pense qu’aujourd’hui, il est hyper important que des boîtes comme la nôtre soient visibles par des lycéens. Il faut que des jeunes en première aient les moyens de choisir leur orientation en sachant ce qu’est une société. J’aime bien l’idée de montrer à des jeunes d’où qu’ils soient, comment cela fonctionne chez nous. Ce genre de projet représente pour nous une liberté, une vraie bouffé d’air. Il n’y pas de contrainte psychologique, ni d’enjeux commerciaux comme les commandes. Sur « Vues Migratoires », on a essayé d’aiguillier les élèves afin qu’ils innovent dans le récit multimédia. Mais le plus intéressant de tout ça, c’est l’humain. Monter un projet comme celui-là permet de communiquer avec des jeunes, et ça te sors de ton univers classique. Même si, à Upian, nous faisons beaucoup de choses décalées : ouvrir une galerie d’art et des documentaires…

Vous avez donc travaillé avec des jeunes de la banlieue ? Etaient-ils investis ?

On est tous plus au moins banlieusard. Comme on est tous plus au moins provinciaux. Comme on est tous plus au mois étranger. Je suis d’origine corse. J’ai grandi en banlieue, aujourd’hui j’habite à Montreuil, parce que je suis peut être bobo, j’en sais rien. Mais une chose est sûre : ils étaient hyper concentrés et investis.

Avez-vous suscité des vocations en informatique ?

Plus dans le journalisme, bien qu’ils aient participé à la conception. Mais eux, leur boulot, c’était de faire du journalisme documentaire.

Allez-vous collaborer avec la banlieue sur d’autres projets ?

Pas dans l’immédiat. A Upian, nous faisons beaucoup de documentaires. Le but est d’être le plus proche possible du monde réel et de rapporter des témoignages importants. Que ce soit avec la banlieue, dans les prisons, à Gaza, au Mexique. L’idée de travailler avec les jeunes est très intéressante, car quand tu es producteur, tu aimes bien changer, tu n’as pas envie de refaire la même chose. J’aimerais bien donner l’envie à d’autres boîtes de travailler avec la banlieue, car l’expérience, au final, est formidable et hyper énergisante.

Que pensez-vous des films de ces lycéens ?

Le plus important c’est d’observer la vision de chacun. J’étais bluffé par certains films. Vraiment ému. Et d’ailleurs, je ne dirais rien de plus, je vais te laisser les découvrir.

Propos recueillis par Kamel Fassouli

 

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