Le jour se lève sur l’avenue de Clichy. Un soleil lumineux éclaire ce café où je suis venu parler banlieue et roman noir avec l’étoile montante du genre. Je suis en avance et pourtant Rachid Santaki est déjà là, à s’activer : « Je suis comme ça, c’est mon côté hyperactif. J’ai été sur les routes de France pendant 3 mois, la fatigue commence à se faire sentir et pourtant j’arrive pas à m’arrêter ». L’énergie n’est pas ce qui manque à cet auteur de 38 ans que les jeunes de son quartier aiment comparer aux plus grands auteurs classiques qu’ils étudient à l’école

Pour le deuxième opus de sa « trilogie des blocs », Rachid a renoué avec ce marketing intelligent et novateur qui avait fait le succès du premier tome, Les anges s’habillent en caillera. Une fois la nuit tombée, Rachid délaisse son ordinateur, prend le volant de son van pour faire le tour des quartiers, collant, tel un rappeur à la mode, les affiches annonçant la sortie en librairie de Des chiffres et des Litres. La prose de Rachid rend ses ouvrages accessibles à tous, ce qui est son premier objectif.

Ce matin, trois lycéens de Saint-Denis sont venus témoigner avec leur professeure de français. C’est cette dernière qui leur a fait lire le livre, « et pour la première fois, ils refusaient de le lâcher à la fin de l’heure ». « C’est l’écriture en fait. Rachid utilise des mots qu’on dit tous les jours, il se met à notre niveau ». Mais Rachid l’interrompt : « Ça signifie pas pour autant que je m’abaisse à votre niveau car votre langue est riche, vivante et brute. La transmettre à l’écrit est un défi mais c’est très intéressant, surtout quand on doit s’adapter à l’époque, comme dans le dernier tome qui se passe en 1998. On n’utilisait pas les mêmes mots à l’époque que maintenant, même si on ne s’en rend pas compte ». Un autre élève témoigne,  « moi j’ai bien aimé le rythme de certaines phrases, on aurait presque dit que c’était du rap ».

Tout au long des 238 pages, le hip-hop est omniprésent. Pour rendre hommage à cette culture qui l’a bercé depuis son enfance Rachid a innové en créant la première bande son originale destinée à un livre. Pour cela, il a fait appel à un vieil ami, le rappeur Mac Tyer. « Le matin où il m’a présenté la mission je lui ai dit : mais comment tu veux que j’écrive un son sur un livre ? » se rappelle le chanteur d’Aubervilliers. « Puis je me suis imprégné de l’histoire du jeune Hachim, de l’ambiance de l’année 1998, j’ai retrouvé un son qui faisait bien à l’ancienne et le lendemain je l’ai appelé pour lui dire que c’était bon, je l’avais ».

Un petit conseil pour tous les futurs lecteurs. Si vous ne voulez rien rater de l’ambiance que transmet Rachid Santaki dans ses romans et qui, vous l’aurez compris doit beaucoup à la musique (pas seulement hip-hop), rendez-vous à la fin du livre.  Vous y trouverez une liste de 26 sons, classés par ordre de parution dans le roman. De NTM à Jay-Z en passant par Renaud et Francis Cabrel,  je vous conseille fortement de vous procurer ces morceaux avant de commencer, de préparez votre MP3 et de les laissez tourner au fur et à mesure de l’histoire.

Le roman nous replonge dans la France de la fin des années 1990, à la veille de la coupe du monde de 1998. Tout le monde se souvient d’où il était lorsque Zizou transperça à deux reprises la défense brésilienne. Et c’est précisément sur ce sentiment que joue Santaki : « C’était une époque d’espoir. On était champions du monde, c’était la France Black-Blanc -Beur, on pensait que tout allait changer. Évidemment c’était peine perdue ». Au milieu de cette ambiance, Rachid nous embarque dans une furieuse bataille pour le contrôle du trafic de drogue à Saint-Denis, à quelques centaines de mètres du Stade de France. Construit sur le même rythme qu’une série télévisée, le roman va de rebondissements en rebondissements.

Entre combats de chiens, flic ripoux, caïds et soldats, Hachim est un élève brillant de 17 ans qui se destine à devenir journaliste spécialiste des cultures urbaines. Pourtant, les logiques des cités, son admiration pour Houssine, le caïd du quartier qui l’a pris sous son aile et sa situation familiale le poussent sur une pente qu’il est difficile de quitter.

Au-delà des intrigues très riches (une concernant même les événements du 17 octobre 1961), le roman de Rachid Santaki m’a frappé par le ton qu’il emploie. Dans la Loi du ghetto, le journaliste Luc Bronner avait décrit ces logiques de quartier qu’avait par ailleurs analysé un sociologue comme Stéphane Beaud. Mais aux journaliste et universitaire manquait ce ton sanglant et noir, brute et précieux qui fait le succès du roman noir.

Rémi Hattinguais

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