Paris et la banlieue ne se retrouvent pas en politique, ils ne se retrouvent pas non plus dans le cinéma. Deux mondes comme étrangers l’un à l’autre : les références, les histoires, les goûts, beaucoup de choses les séparent. Blacks, Beurs ou encore Asiatiques, la plupart disent préférer les films américains aux films gaulois.

Mercredi après-midi au cinéma UGC les Halles. Je fais la queue pour allez voir « Dragon Ball Evolution ». Une queue interminable, pourtant il reste une demi-heure avant le début de la séance. Je vais me retrouver nez collé à l’écran, ce n’est pas agréable. Je passe devant les gens et je me mêle à des filles et des garçons comme si je les connaissais. J’en profite pour me présenter et demander ce qu’ils pensent des « films français ».

Agés entre 20 et 25 ans, ils ont tous pris le RER D de Garches pour descendre à Paris. Il fait beau, mais apparemment, l’envie de voir ce que donne San Goku le héros manga en film est plus forte. Une Black qui se prénomme Dior, lookée comme la marque : « Les films français ? Je sais pas, j’aime pas. C’est toujours du déjà-vu, du déjà entendu. Des films qui se veulent drôles mais qui ne le sont qu’à peu près, ils se veulent profonds, mais ils sont terriblement creux. – Ha oui, ça, les films français, c’est des Gogols, tranche sa copine Kawtar, les acteurs ne savent pas jouer. On a l’impression qu’ils jouent entre eux et pour eux. Quand tu veux voir un film, en général, c’est pour te détendre, rêver, découvrir des trucs qui te touchent… »

Pour Kawtar, c’est une question d’identification : « Moi, je ne me reconnais pas dedans. Quand ils donnent dans le dramatique, les films français n’abordent pas ma vie, mes problèmes. C’est comme le film « Paris » (de Cédric Klapisch). Ce n’est pas mon Paris à moi, je ne vois jamais de magasin Lidl dans les films français. » Dior la coupe : « Je n’ai pas envie de voir des magasins Lidl, moi. » Les garçons et les filles se moquent de Kawtar et de sa remarque sur les commerces hard-discount.

Dior n’a d’yeux que pour les films américains, mais pas en version originale sous-titrée : « J’aurais l’impression de lire un livre pendant deux heures, dit-elle. Les acteurs sont classe, c’est divertissant, on n’a pas le temps de regarder son mobile pour voir si on a reçu des SMS. Le dernier film américain que j’ai vu et aimé ? « Twilight » ! Ha ça ! C’était électrique, une très belle histoire d’amour servie d’une bande son à couper le souffle, que des frissons. »

Pour Kawtar, les Américains ont du talent et ils ont tout compris : « Contrairement au cinéaste américain, le français quand il fait un film sur la banlieue, c’est pour donner des leçons, il a décidé que nous avions besoin d’être éduqués, mais ni étonnés ni émus. Ce donneur de leçons estime que nous avons de la chance qu’il soit là pour nous apprendre à nous poser les bonnes questions et bien sûr à y répondre en nous apportant sa précieuse lumière. Prends un film comme « A la recherche du bonheur » (de Gabriele Muccino) avec le beau Will Smith, un monument, ce film, touchant, une leçon de vie. Trouve-moi un film français avec un acteur black de la même trempe ? »

Je demande son avis à Nazir, un petit air intello : « Je dirais plutôt que ce sont les films français les plus médiatisés qui sont nuls. « La graine et le mulet » (d’Abdellatif Kechiche) a eu du succès grâce à « L’Esquive » et aux césars, et il le mérite amplement, c’est un bijou. Même si on n’aime pas, on ne peut pas le nier. Sinon les autres comme « Virgil » (de Mabrouk El Mechri), une claque, « Les âmes grises » (d’Yves Angelo), « MR73 » (d’Olivier Marchal), etc. ne sont malheureusement pas aussi mis en valeur que les « Cht’is ». Je l’ai vu, bah bof bof. – Ha oui les « Cht’is », franchement, pourri », disent-ils tous en cœur. Nazir poursuit : « « Disco », « Camping »… (soupir). Niveau interprètes, on voit toujours les mêmes gueules, Lhermitte et sa bande. Des jeunes prometteurs comme Jalil Lespert, « 24 Mesures », le film qu’il a réalisé était super, ou Malik Zidi, pourquoi on en n’a si peu parlé ? Ils on été mis à la trappe. »

Mais on voit souvent les mêmes têtes aussi dans les films américains ? « Ce n’est pas pareil, c’est une question de talent, répond Nazir. Les acteurs sont tellement géniaux qu’on oublie vite qui ils sont réellement. Ils donnent une vraie vie à leurs personnages, c’est un plaisir. Avec Matrix, je me suis demandé pendant longtemps si ce n’étais pas réel. Tellement le film était super. Mais attention, les films américains ne sont pas bons à 100%, on dira à 95 %. »

Même les films de Luc Besson (« Taxi 4 », « Angel-A ») ne trouvent pas grâce aux yeux de ces jeunes. « Ça commence toujours bien et d’un coup, la fin, c’est bâclé », dit Rafik. « Autre chose, enchaîne Kawtar, les acteurs français font trop de promo, on les voit partout à la télé, on les entend à la radio, on a l’impression que nous avons vu le film avant sa sortie. Il n’y a plus de suspense. C’est comme pour « Coco », Gad Elmaleh, j’aime bien d’habitude, mais avant la sortie du film, je l’ai vu partout, du coup je n’y suis pas allée. – Tu n’as rien raté, déjà le titre ne fleure pas bon, cela aurait dû te mettre sur la piste : « Coco » veut dire « caca » en portugais brésilien, intervient un autre jeune. J’ai eu mal pour Gad pendant tout le film. » Tout le monde éclate de rire.

Pour Anh Min, d’origine vietnamienne, « le problème du cinéma français tient à ses budgets relativement modestes en général. Peu de risques sont pris, on voit souvent le même film : un couple de 35-40 ans qui prend son café en baillant, puis le mari qui part sans dire un mot pour aller rejoindre sa copine de 17 ans en laissant sa femme effondrée devant sa nappe sale, son marmot de 2 ans à côté d’elle. »

» Je pense aussi que le gros défaut du cinéma français, poursuit-elle, c’est de ne pas savoir mettre tout à la fois un peu d’humour, un peu d’action, un peu d’émotion, un peu de profondeur : c’est tout blanc ou tout noir, ça surjoue, la plupart du temps. Cependant, j’aime beaucoup le ciné français des années 70 et 80. »

Rafik, un pote de Nazir, met tout le monde dans le sac : « Le cinéma français est ennuyeux, aucune originalité, plat et bête. Et en plus je ne vais pas payer pour des films que je vais voir gratis sur TF1. Le cinéma français se regarde le nombril et s’admire depuis tellement longtemps. Et puis, avec un cinéma subventionné, les avances sur recettes, le copinage, etc., les cinéastes n’ont pas à se donner du mal pour toucher de l’argent ; en somme, ce sont des fonctionnaires de la pellicule, je n’ai rien contre les fonctionnaires, mais je suis contre l’esprit fonctionnaire. D’ailleurs quel est le dernier film français dramatique qui a marché ? J’aimerais bien voir des films français tel que « There will be blood » ou « No country for old men ». »

A la rigueur, Rafik pourra regarder des films français s’il trouve que les acteurs ont du talent : « Certains sont la garantie que le film est bon, Vincent Cassel, Gérard Depardieu par exemple. Ils ont joué dans « Mesrine », j’ai apprécié le film. Même si ça n’égale pas « Scarface ». » Ah… « Scarface »…

Nicolas Fassouli

Nicolas Fassouli

Articles liés

  • « La bourgeoisie a fait de la honte de soi une sorte de visa social »

    "Comme nous existons" (aux éditions Actes Sud) est le quatrième roman de Kaoutar Harchi. Elle y raconte son enfance et son adolescence dans l'est de la France ainsi que son rapport au monde et à travers cela, rend un hommage fort et politique à l'existence de ses parents immigrés.

    Par Latifa Oulkhouir
    Le 17/09/2021
  • Doit-on encore écouter Kanye West ?

    Comme beaucoup, Felix Mubenga, est tiraillé à l'idée d'écouter le dernier album de Kanye West. Après ses prises de position polémiques, et son association politique avec Donald Trump, notre contributeur a de plus en plus de mal à écouter l'un de ses artistes préférés. Mais est-ce que l'on peut vraiment "cancel" pour de bon un rappeur ? Analyse.

    Par Félix Mubenga
    Le 16/09/2021
  • A leur tour, les influenceuses beauté investissent dans la pierre

    Pas une semaine ne passe sans qu'on y ait droit. Depuis quelque temps, les traditionnelles revues sur le thème de la beauté ont fait place à une ribambelle de vidéos house tour sur Youtube. Caméra à la main, les créatrices de contenus nous emmènent dans leur nouvelle propriété, décorée avec soin. Confinement ou effet de l'âge, une irraisonnable jalousie se fait ressentir. Humeur et analyse.

    Par Meline Escrihuela
    Le 13/09/2021