Dans le film documentaire Des jeunesses engagées, quatre jeunes vivant en banlieue parisiennes racontent face caméra leurs parcours, leurs actions et leurs motivations. Déterminés, ils ont décidé de s’engager avec peu ou pas de moyens, en s’appuyant sur les solidarités de quartier : Aboubakar Sakanoko a créé une radio locale pour donner la parole aux habitants des quartiers populaires, Khalissa Houicha organise des maraudes dans Paris, l’association Nuage de Bakary Soukouna veut créer du lien et faciliter l’insertion professionnelle des jeunes, tandis qu’Abdellah Boudour propose une « dictée des cités » dans plusieurs quartiers populaires. Autant de projets que Camille Clavel, le réalisateur, nous invite à rencontrer pendant 52 minutes.

Jeunesses engagées avec et pour leur quartier

C’est le troisième documentaire de Camille Clavel sur le thème de l’engagement politique, les deux premiers ayant traité du conflit israélo-palestinien et de Jacques Prévert. Quand un producteur lui a proposé de faire un documentaire sur la jeunesse et l’engagement politique, le réalisateur, qui habite lui-même un quartier populaire de Seine-Saint-Denis, a choisi de s’intéresser aux actions de la jeunesse de ces quartiers. En contactant des amis et des connaissances du milieu associatif en banlieue parisienne, son chemin a rapidement croisé celui d’Aboubakar Sakanoko, de Khalissa Houicha, Bakary Soukouna et d’Abdellah Boudour, raconte Camille Clavel. Pour dresser leurs portraits croisés en images, le réalisateur a passé plusieurs jours à suivre chacun d’entre eux et les actions qu’ils mènent pour leur quartier.

On découvre avec lui comment Abdellah Boudour a lancé sa première « dictée des cités » sur la dalle d’Argenteuil en août 2013, sans financement de la ville et avec l’aide des habitants. C’est un événement auquel tous peuvent participer sans condition. Depuis, c’est un succès, et les rendez-vous se multiplient dans différents quartiers populaires. A l’écran, nous les suivons à Cergy : devant les tables alignées, Abdellah Boudour réchauffe l’ambiance au micro pendant que parents, enfants, adolescents et personnes âgées attrapent feuilles et stylos. Ce jour-là, plus de deux cent personnes sont rassemblées autour de la langue française.

Derrière le bureau qui lui sert à coordonner l’organisation des dictées, Abdellah Boudour explique avoir souhaité précisément concentrer son projet autour de la langue : « Il y a certains petits, ils sont plein de motivation, plein de rêves. Il faut leur donner toutes les armes, et les armes c’est le vocabulaire, » estime-t-il, soulignant que son action découle d’un engagement politique : « La dictée des cités, c’est une belle réponse à toutes les personnes qui tapent sur les quartiers, [sur] les gens issus de l’immigration ».

A Saint-Denis, Bakary Soukouna mise également sur la culture à travers son association appelée Nuage, acronyme de « Notre union association grandir ensemble». Suivi par la caméra, il invite les collégiens du quartier à développer leur sensibilité à l’art lors d’une sortie au musée du Quai Branly à Paris. La sortie inclut une promenade en vélo jusqu’au musée qui enchante les collégiens. La mission ne s’arrête pas là : à côté de ces temps culturels, l’association Nuage propose également de mobiliser les réseaux de l’association pour accompagner au mieux les jeunes dans leur insertion professionnelle.

Comme Abdellah Boudour, Khalissa Houicha s’est débrouillée sans financement pour le lancement de son projet « Jeunesse mobilise toi ». Interrogée depuis la MJC de Viry-Châtillon, elle raconte à l’écran le lancement des maraudes : « Dans mon projet de maraude, j’ai pas attendu d’avoir des aides. D’abord il y a eu des aides des habitants ». Boxeuse, elle considère qu’une équipe soudée est nécessaire dans sa discipline comme dans son projet. C’est donc dans une ambiance chaleureuse avec les habitants de son quartier de Viry-Châtillon (91) que Khalissa Houicha, suivie par la caméra de Camille Clavel, parcourt les rues de Paris avec des sacs remplis de plats mijotés par les uns et les autres, des bouteilles d’eau et des produits d’hygiène pour venir en aide aux plus démunis.

Un documentaire pour contrer les clichés

Le réalisateur espère que le documentaire permettra de médiatiser les jeunes de banlieue autrement que par le biais de stigmatisations : « J’avais à cœur de montrer que dans ces quartiers il y a plein de gens qui se bougent, plein de gens qui prennent des initiatives, plein de vie, plein d’énergie. Et puis bien sûr, si ça peut donner l’envie chez d’autres jeunes de ce bouger, ce serait top. » Sans voix-off et ni commentaire, il laisse la parole aux jeunes et donne de la visibilité à leurs engagements : « Quand on est en dehors du 93 ou d’autres banlieues, la plupart des gens qui ne sont pas en contact avec cette réalité là, la fantasment, et donc en parlent de manière totalement négative, » déplore-t-il.

Un constat partagé dans le documentaire par Aboubakar Sakanoko, qui s’indigne face à la caméra : « Il y a un bon pourcentage d’empoisonnement dans les médias. Pour faire de l’audience, il y a besoin de messages provocateurs, et mettre en avant le côté positif d’un quartier, c’est pas trop ce qui fait de l’audience. » C’est d’ailleurs partant de ce constat que le jeune homme a créé la radio associative Block-out en 2014 à Grigny (91), qui invite les habitants de Grigny et d’autres quartiers populaires au micro pour mettre en avant leurs projets et parler de la vie de leurs associations. L’objectif : « rendre visible l’invisible », montrer du positif, des engagements, des événements associatifs peu médiatisés mais qui enrichissent chaque jour la vie des quartiers populaires.

« Des jeunesses engagées » sera projeté en avant-première au cinéma l’Ecran de Saint-Denis le jeudi 29 novembre à 20h30, puis le vendredi 7 décembre à Grigny. Il sera également diffusé le 10 décembre à 23h40 sur France 3 Paris – Ile-de-France.

Laure PECHKECHIAN

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