Place des Carmes, Avignon. Nous retrouvons Mouss Zouheyri aux environs de 20 heures. Nous sommes à quelques pas du théâtre des Carmes dont l’ancien directeur, disparu en 2009, fut le fondateur de ce festival parallèle au In, le Off. Un festival auquel participe le comédien et metteur en scène, Mouss Zouheyri, avec deux spectacles, Tartuffe à l’espace Roseau et Transmission, au théâtre de la bourse du travail CGT, l’occasion d’un entretien sans concession.
Bondy Blog : Vous avez un parcours particulier depuis Casablanca jusqu’au conservatoire pouvez nous en dire mot ?

Mouss Zouheyri : Je suis né à Casablanca un 23 Janvier 1959, je suis arrivé en France dans les bagages de mon père qui était restaurateur à Casablanca. On habitait dans un bidonville qui est devenu aujourd’hui un endroit assez chic, la Corniche. Mon père était obligé de quitter Casablanca, ça devenait très difficile là-bas.C’est comme ça qu’on est arrivés en banlieue parisienne, j’avais six ans. à cet âge je commençais tout juste à apprendre le français, j’avais l’impression que le monde s’ouvrait à moi. C’est en cela que je me considère comme un pur produit de l’école Républicaine. Après mon bac littéraire, le théâtre qui me passionnait déjà, mais avec mon père restaurateur, ce n’était pas évident. j’ai pris alors des cours en cachette. Et pour ménager la chèvre et le choux, j’ai fait du droit. Et puis un jour comme ça, j’ai vu sur une brochure ONISEP (Office national d’information sur les enseignements et les professions) : carrière artistique. J’ai parcouru la fiche, il y avait le conservatoire national d’Art dramatique de Paris. Une phrase m’avait marquée sur cette brochure, « beaucoup d’appelés, peu d’élus ». La limite d’âge pour entrer au conservatoire était de 25 an, moi j’en avais 24 ans. Et l’un de mes professeurs de théâtre m’avait dit cette phrase : « ils ne te prendront pas tu n’as pas le look ». Il était dans le métier, lui. Forcément il devait avoir raison. Histoire de ne pas avoir de regrets, j’ai voulu quand-même tenter le coup, et contre toute attente, j’ai eu le concours au premier tour et à l’unanimité, c’était en 1983. Et c’est dans ce Conservatoire que j’ai rencontré Michel Bouquet qui a fait de moi l’acteur et le citoyen que je suis. Je lui dois tout. à chaque fois que je monte sur scène, sa voix résonne dans ma tête. Avec Michel Bouquet, j’ai appris la responsabilité de monter sur scène. Après le conservatoire, il y a eu des pièces, des films. J’ai joué au festival d’Avignon, à la cour d’honneur, La tragédie du roi Christophe, mise en scène par Jacques Nichet. Parallèlement à tout ça, on m’a nommé comme responsable du département théâtre du conservatoire de Montluçon. Et quand on m’a demandé de créé la classe d’Art dramatique, je lui ai donné le nom Michel Bouquet.
BB : Est-facile d’être un comédien maghrébin?
M.Z : Rires. On vit des choses étranges en tant que comédien maghrébin. On m’a déjà dit lors d’un casting « ah, vous faites pas assez arabe ! ». Dès que l’on me demande de faire l’arabe de service, c’est niet ! Par contre si on me propose un rôle d’arabe où il y a une complexité, où il y a des choses à dire, là je prends. J’ai eu la chance d’avoir un rôle magnifique, riche. Celui d’Aziz, un domestique, dans Retour au Désert. Pour ce type de rôles, je dis oui de suite. Maintenant il faut tendre à cette espèce de globalité surtout dans ces disciplines artistiques. Sinon où va-t-on ? Alors ça commence à venir. Ce n’est pas encore fait, il reste encore des réticences, des blocages, des hermétismes. La seule question que l’on devrait se poser c’est : « est-ce que tu sais bien faire ton métier ou pas ? » Je suis allé en Angleterre, à la Royale Shakspeare Compagny (l’une des troupes de théâtre britanniques les plus influentes au Royaumes Unis), j’y ai vu un Roméo interprété par un comédien noir. Ici quand tu parles des noirs certains te disent « il n’y a pas de comédiens noirs en France ». Moi, je leur dis, cherchez un peu, regardez autour de vous.
BB : Vous avez vécu le festival d’Avignon dans le cadre du In et du Off, pouvez nous en dire quelques mots ?
M.S : Quand tu es dans le In, il faut dire que c’est extrêmement confortable. Il s’agit de de grosses structures subventionnées par le ministère. Pour le Off, c’est une autre histoire.Il y a des aides parfois, mais les sommes engagées par les compagnies sont astronomiques. Ça commence à 9000 euros et ça peut aller jusqu’à 15000. Alors si tu payes tout ça et que tu ne génères pas de revenus, ça devient problématique. Chaque année, il y a des compagnies qui repartent dans un état de déliquescence financière.
BB : Comment cela s’est déroulé pour les deux pièces que vous jouez au festival Off ?
M.S : Alors pour le Tartuffe, joué à l’Espace Roseau, la ville de Meudon a un peu financé Le Plaka Théâtre. Ensuite on a fait un crowdfunding sur KissKissBankBank, on a relayé tout ça sur les réseaux sociaux. Les sommes récoltées ont dépassé nos espérances, ce qui nous a permis d’être un peu plus à l’aise. Pour l’autre spectacle Transmission que je joue à La bourse du travail CGT, cela s’est passé autrement. Il s’agissait de candidater sur dossier, le spectacle a été accepté, du coup on paye une somme quasi-symbolique, 500 euros.
BB : Vous donnez dans Transmission la parole au personnel soignant, comment vous est venue l’idée de ce spectacle ?
M.S : Mon ex femme est infirmière. Cette femme qui vivait avec moi, je ne la connaissais pas. Je ne savais pas ce que sa vie avait comme influence sur son travail. Cela m’ a d’un coup donné l’envie de me pencher sur son travail. Alors je suis allé collecter des témoignages d’infirmiers, d’aides soignantes et soignants dans les hôpitaux et les hospices. Tout ça remonte aussi au fait que j’avais eu une expérience avec un sociologue Gérard Noiriel, avec qui j’avais monté un spectacle sur la parole de sans domicile fixe. En portant sur scène ces paroles brutes. Et c’est là où tu te rends compte que l’arme théâtrale peut être un vecteur formidable. Ça reste un geste artistique qui a du sens qui parle du monde. Pour Transmission, je sus parti de ce constat : ces gens qui nous soignent, qui les soigne, eux ? J’ai alors monté ce spectacle où l’on se rend compte que si ces gens ne sont pas bien, nous ne serons pas bien soignés. Ça permet de voir ce personnel soignant au-delà de sa blouse blanche
BB : Vous parlez du théâtre comme un vecteur de changement, mais ce théâtre reste loin de la banlieue, quel votre vision à ce sujet ?
M.S : Ma vision est assez simple là-dessus. On n’a pas le droit de leur mentir. Il faut être exigeant avec les gens que tu aimes. Il ne faut pas les infantiliser, ni les brosser dans le sens du poil. Et d’un coup, tu vas en repérer des pépites. Il y en a plein en banlieue des pépites. Des gens qui ont de vraies envies. Par contre si tu arrives en banlieue, en disant j’ai fait ma bonne action, non ça ne marchera pas. En banlieue, tous ne veulent pas devenir footballeur, ou faire du one man show. Beaucoup disent qu’ils veulent être électricien, avocat ou médecin. D’ailleurs ça pose une question de représentation au cinéma et à la télé, pourquoi on n’y voit pas d’avocats ou de médecin arabes ou noirs ?
BB : Comment faire venir les habitants des quartiers au festival d’Avignon ou plus généralement au théâtre ?
M.S : Ils peuvent penser qu’ils n’ont pas les références, d’ailleurs certains le disent que ce n’est pas pour eux. Mais tous oublient que c’est l’émotion qui est au centre du théâtre, pas besoin de références. D’autres disent que ça ne les intéresse pas. Moi je dirai assez simplement : si tu ne viens pas manger chez moi, il y a de fortes chances que je ne vienne pas manger chez toi. Pour faire venir ces publics, il faut aller les voir, être respectueux, discuter avec eux. Puis un moment donné, très spontanément, ils viendront. Si tu ne tends pas la main, on ne la prendra pas. Il faut que ça soit une vraie complicité. C’est pour ça que cela me fait rire quand j’entends l’expression « la grande famille du théâtre » cette grande famille du théâtre si l’on ne fait pas gaffe, ce sont finalement des petits clans. Il faut essayer de bousculer tout ça. Alors mangeons ensemble !
Propos recueillis par Ahmed Slama

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