Juillet dernier, au lendemain du confinement, place Wassily Kandinsky dans le quinzième arrondissement de Paris, deux boxeurs s’affrontent au milieu d’une trentaine de jeunes qui les acclament. En y regardant bien, on distingue aussi un perchman, une caméra et un drone qui surplombe tout ce petit monde.

Les décibels sont au maximum quand une voiture de police s’arrête. Des agents en descendent pour demander l’autorisation de tournage. Hadja Soumaré et Alexandre Munoz-Cazieux se regardent, décontenancés.

La première n’a que 21 ans et c’est la cheffe d’orchestre, la réalisatrice de toute cette effervescence : Destins Liés, une web-série dont la sortie est prévue pour le début de l’année 2021. Le second est professeur au collège Gabriel Péri à Aubervilliers et c’est l’instigateur de cette aventure, il est le producteur de la web-série. Comme chacun sait dans le milieu de cinéma, un producteur a une solution pour tout, c’est donc lui qui va trouver une parade pour contrer cette vérification impromptue.

Rendre accessible les moyens du cinéma à des jeunes issus des quartiers populaires

Alexandre Munoz-Cazieux présente ce tournage informel comme un module pédagogique destiné à apprendre aux jeunes présents la logistique d’un tournage. Les policiers se détendent, entre fonctionnaires d’État on se comprend ; un des policiers a même fait de la boxe aussi, tiens donc…

Finalement cette manière de présenter les choses n’est pas si éloignée de la réalité. Une des missions que se donnent Alexandre Munoz-Cazieux et la réalisatrice Hadja Soumaré dans cette entreprise est justement de déployer un cadre d’apprentissage aux jeunes qui participent au tournage. Pour ces deux-là, le processus de création est indissociable de l’enseignement et de la transmission :

« Rendre accessible les moyens du cinéma à des jeunes issus des quartiers populaires qui se sentent illégitimes ou souvent éloignés de ce milieu, ça nous paraît aussi important que de mener à bien ce projet » rappelle Alexandre.

Des jeunes transformés en super-héros 

Ce projet, c’est quoi ? Destins liés est une web-série en 6 épisodes de 20 minutes soutenue par la fondation jeunesse Feu Vert et l’association Belleville Citoyenne. L’intrigue suit le cheminement de Konan, un adolescent qui se découvre ses super-pouvoirs en même temps que les responsabilités qui lui incombent.  Un récit initiatique rafraîchissant interprété par des jeunes qu’on a plus l’habitude de voir dans des rôles de dealers ou de jeunes violents qu’en super-héros.

Une métaphore efficace de l’éveil de conscience d’une jeunesse divisée entre un avenir de plus en plus incertain et sa nécessaire insouciance. Par ailleurs le récit accorde une place importante aux aînés, et à la tradition orale, comme un hommage à l’héritage souvent bafoué des parents issus de l’immigration.

Car Destins Liés a pour ambition, comme son nom l’indique de connecter des destinées. Que ce soit dans sa fabrication,« d’heureux hasards se sont produit et ont facilité certains de mes choix » évoque Hadja, que dans sa diffusion. Le binôme producteur-réalisatrice souhaite ainsi créer une version en long-métrage et l’accompagner dans un réseau de salles partenaires. L’idée est là encore d’impulser une énergie qui donnera envie à d’autres de s’emparer du pouvoir, car qu’est-ce que le cinéma sinon un putsch permanent dans les imaginaires ?

La sortie de « Destins liés » est prévue pour le début de l’année 2021. 

Sarah Belhadi

Crédit photo : Claudia Rivera

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