Ce samedi-là, la salle municipale Guy Môquet de La Courneuve est en ébullition. Depuis prés d’une heure, des techniciens improvisés s’activent sur la scène. Ils dressent le drap blanc qui fera office d’écran géant, arrangent les guitares sèches. On s’échauffe la voix alors que les sièges se remplissent peu à peu. Il y a là de jeunes assidus des manifestations culturelles de la ville, ainsi que les proches de comédiens d’une soirée, intitulée « Ta famille d’abord » et organisée par les JMF (Jeunes musulmans de France, proche de l’Union des organisations islamique de France) de La Courneuve.

C’est alors que la jeune présidente de cette association, Raoulat, s’approche de l’avant-scène. Après voir rassuré l’assistance et s’être excusée du retard de la représentation, « dû à quelques problèmes techniques », elle annonce enfin le début de la soirée. Place d’abord à une pièce de théâtre, « Une famille presque parfaite ». Précision utile : « Ecrite, mise en scène et jouée par des jeunes des JMF. »

Le lourd rideau sombre bleuté s’ouvre sur la scène. Place aux comédiens. Le jeune Islem discute avec son ami Mounir. Il est question de coup de transport amoureux. Le confident ne comprend pas cette flamme sentimentale soudaine de son ami, sûrement ne croit-il pas au coup de foudre. Il lui conseille la réflexion. Quatre tableaux de la vie quotidienne s’enchaînent. Elles seront exposées et comparées. Une famille aux relations alambiquées avec le pétillant Mounir face à une famille qui prône la « pureté » des relations, incarnée par Islem le posé.

Chaque tableau est suivi d’un débat avec le public, animé par Mokhtar. Le public a l’air emballé mais il est étonnamment silencieux lorsque sont évoquées les complications qui arrivent au sein d’une même famille. A plusieurs reprises, les mots « éducation » et « communication » sont consciencieusement lâchés par des mères de familles ou de jeunes adolescentes présentes dans le public.

Mais quand il est question de porter le voile dés l’adolescence, quelques voix s’élèvent. Dans la salle, certains disent que c’est là une décision qui « ne concerne que » la jeune intéressée, alors que d’autres estiment qu’il s’agit d’un choix « qui se fait en famille ». Ibtissem, dans le rôle de la jeune adolescente qui annonce à ses parents inquiets son choix personnel de porter le voile, affirme avec une certaine philosophie, que « c’est avec patience et endurance que les mentalités changent ».

Pour en revenir à la théâtralité de la pièce, l’humour s’invite dans les parodies de la vie quotidienne. C’est notamment le cas avec le fameux dilemme des préférences télévisuelles : « Star ac » pour les filles, « Champions League » pour les garçons, le père arbitrant et emportant le morceau avec un « somptueux » documentaire animalier. Rires de la salle.

C’était un peu attendu, l’épilogue ne sera heureux que pour la famille d’Islem, où les bonnes relations, la cordialité et la discussion sont les maîtres mots, tandis que la famille du malheureux Mounir se déchirera avec une rupture loin d’être tranquille.

Le rideau se referme, puis se rouvre. La troupe d’un soir salue son public, conquis. Avec des mots simples et un message fort, Mounir, dans le rôle du père répudié, nous rassure : « La famille parfaite n’existe pas. » Les comédiens laissent la place aux slameurs et poètes, qui s’emparent à leur tour du tumultueux sujet.

La Fontaine en tirerait une morale, nous n’en ferons pas de même, nous vous laissons la réflexion.

Badroudine Said Abdallah et Mehdi Meklat

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