Bondy Blog : Tu as déjà deux EP, un album solo et plusieurs collaborations à ton actif. T’es déjà un ancien du rap français, finalement ?

Dinos : Non, quand même pas ! (rires). C’est un grand mot, certes ça fait longtemps que je rappe mais je ne me considère pas comme un ancien, j’ai encore beaucoup à prouver. Il y a des gens qui sont là depuis moins longtemps que moi et qui ont prouvé : tu regardes SCH, il est là depuis moins longtemps que moi mais c’est un poids lourd et pareil pour Damso. C’est une histoire de faire ses preuves et non de durée je pense. Tu en as qui sont là depuis longtemps et qui sont toujours des rookies (des débutants, ndlr), tu vois ce que je veux dire ! (rires)

BB : Ça fait un peu plus de dix ans que t’es dans le rap. Dès le début, il y a eu une très grosse attente autour de toi de la part du public et d’autres rappeurs. Comment on gère cette pression quand on est un jeune artiste ?

Je fais ce que j’ai à faire, tout simplement. Ma musique ne va pas dépendre de l’attente des anciens ou du public, quand je rentre au studio je ne pense plus aux autres et à ce qu’ils vont dire. Je ne pense qu’à faire de la bonne musique, c’est tout. C’est vraiment un truc de rappeur de penser aux avis des autres etc., si je faisais ça je ne ferais pas de chansons si émotionnelles où je me livre autant.

BB : Comment perçois-tu cette nouvelle génération de rappeurs qui à peine la vingtaine passée, bénéficie d’un buzz similaire au tien à l’époque ?

Je n’ai pas eu de véritable « buzz » parce qu’un buzz c’est déjà quelque chose de très gros. Je n’ai jamais eu de buzz incroyable mais c’est l’époque dans laquelle on vit où des gens qui ont du buzz ne durent pas forcément très longtemps. Les gens aiment beaucoup les nouvelles marques et ce qui est frais, donc dès que ça sort tout le monde va se sauter dessus jusqu’à ce que l’artiste s’épuise ou fasse ses preuves et dure plus longtemps.

BB : Ton album démarre par le morceau « On meurt bientôt » dans lequel tu dis vouloir arrêter le rap et changer de vie. Il ne t’a pas rendu aigri, ce milieu ?

Non, c’est impossible, frère ! Ce serait mon plus grand cauchemar parce que c’est quelque chose d’incroyable d’avoir la haine envers tout et tout le monde. Le milieu du rap t’apprend à ne pas avoir de sentiments, mais aigri c’est vraiment une catastrophe ! On croit en Dieu, on ne peut pas être aigri (sourire).

BB : Dans le même morceau, tu racontes que tu espérais avoir un disque d’or à 25 ans. Finalement, ça n’a pas été le cas et on a beaucoup parlé du manque de reconnaissance autour de ton premier album, « Imany ». Tu as été déçu, toi aussi ?

Non, c’est juste la vision que j’avais quand j’étais jeune. Tu sais, j’ai démarré très tôt, j’ai signé en maison de disques dans la foulée… Dans ma tête, je me disais « Dans deux ou trois ans, j’aurai mon disque d’or ! » et au final ça fait déjà sept ans que ça fait deux ou trois ans (rires). Mais sur ce projet-là, hormis les clips, je n’ai pas vraiment de regrets.

BB : On a un peu l’image d’un Dinos « sous-côté » dans le milieu du rap. Tu la partages ?

Non, je pense que le succès arrivera quand il doit arriver c’est juste un long processus qui est en train de se mettre en place. Si j’avais sorti plus de projets à temps, je pense que je n’aurais pas été considéré comme tel. Mais je n’aime pas dire que j’attends mon heure. Je préfère dire que je travaille, c’est tout.

BB : Dans l’outro de l’album, tu dis que si cette carrière était à refaire, tu la referais. On a l’impression que tu en es déjà à l’étape du bilan. Tu viens de faire ton trou et tu penses déjà à l’après ?

Ouais, de ouf ! Je pense à grave des projets comme investir au bled ou dans l’immobilier. Si je deviens riche dans cinq ans, je me demande quels seront les milieux où investir donc j’y pense de ouf. Le rap ne dure pas toute une vie, ça peut se terminer tout à l’heure même ! Imagine que demain ça se termine et que je me fasse les ligaments croisés, je fais quoi ? (rires). Donc je pense forcément à la suite, je ne me vois pas poursuivre dans le rap mais je m’en sers pour aller ailleurs. J’avance au jour le jour pour certaines choses mais j’appréhende le lendemain, je ne peux pas retourner faire des études ou retourner taffer pour quelqu’un. Avoir un patron ou s’excuser quand on est en retard, c’est une dinguerie ! (rires). Il y a des gens qui peuvent faire ça dont c’est leur vie mais quand t’es artiste, tu t’habitues à un certain mode de vie. Si ça m’arrive, je vais faire une dépression.

BB : Dans cet album, tu évoques également ta ville d’origine, La Courneuve. Quels sont tes premiers souvenirs des 4000 quand tu es arrivé de ton Cameroun natal ?

Dinos : La violence, frère ! C’était violent, la cité à l’ancienne. Je me souviens qu’à l’époque, on débattait sur le foot. Deux gars se sont pris la tête, l’un est parti prendre une arme pour tirer sur l’autre. J’ai vu des gens se faire tirer dessus pour des trucs bêtes, aujourd’hui ça s’est apaisé. Les problématiques que j’ai rencontrées étant gamin restent certes les mêmes mais elles se sont atténuées. Aujourd’hui je ne traîne plus à la cité mais j’y suis souvent pour voir mes parents ou les potes.

BB : Qu’est-ce qui t’a empêché de sombrer dans la vie de rue justement ?

Dinos : Les amis mais surtout ma famille. Ma daronne m’a énormément pris la tête pour pas que je sorte et elle a eu raison. Les gens disent qu’on est la moyenne de nos amis et je pense que c’est vrai puisque tu vas traîner avec des gens qui te ressemblent, c’est aussi simple que ça. Mais j’ai vu des mecs changer radicalement et dont je ne pensais pas qu’ils finiraient comme ça, certains sont devenus de vrais crapules, d’autres sont en prison…

BB : Le Cameroun est très présent dans cet album. Tu as invité Manu Dibango sur le titre « Les garçons ne pleurent pas ». Comment s’est faite cette collaboration ?

J’ai un oncle là-bas qui est très proche de lui donc j’ai juste passé un coup de fil pour qu’il me le présente. C’est aussi simple que ça (rires). Mais c’est un truc de fou ce qu’il fait à la fin du morceau. C’était tout simplement l’un de mes plus beaux souvenirs de studio.

BB : On note également la présence d’un autre rappeur originaire du Cameroun en la personne de Dosseh, quel rôle occupe-t-il dans ta carrière ?

Il me donne beaucoup de bons conseils parce qu’il a énormément galéré avant d’être ce qu’il est aujourd’hui. C’est un très bel exemple d’abnégation et de réussite. Il m’apprend à garder la tête haute et avoir des objectifs, donc si tu appliques les bonnes règles et que tu fais de la bonne musique, ça va forcément fonctionner. Comme disait son grand frère Pit Baccardi : « Le rap ce n’est pas un sprint, c’est une course de fond ». Dosseh est mon aîné et j’ai beaucoup de respect pour lui.

BB : Sur cet album on peut entendre ton cousin à la fin de « Sagittaire » et les conseils de ta grand-mère sur « Au revoir ». Pourquoi les avoir inclus dans ce projet ?

Tout simplement parce que c’est ce que je suis c’est mon environnement, donc j’y inclus tout ce qui me façonne. Si tu remarques bien, il y a ma cité sur la pochette de mon album et j’y ai mis ma famille parce que c’est ce qui me caractérise.

BB : Le 30 avril 2020, tu te produiras à l’Olympia. Qu’est-ce que tu nous réserves d’autres pour l’année à venir ?

L’Olympia est le début de quelque chose, c’est une salle mythique donc évidemment ce sera quelque chose d’important à faire. Et pour ce qui est du reste il y a une suite de « Taciturne » prévue pour 2020 mais je ne peux pas vous en dire plus pour le moment (rires).

Propos recueillis par Félix MUBENGA

Crédit photo : Walid CHATBI

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