Il était 19h30 lorsque les spectateurs pressèrent le pas à l’entrée du Grand Rex. Dans la salle numéro 2, nombreux étaient les enfants et les Albertivillariens présents pour faire honneur aux 10 ans du Festival Génération Court et à sa finale nationale. Lancé en 2006 à l’initiative de Diaby Doucouré – aujourd’hui directeur de l’Office municipal de la jeunesse d’Aubervilliers (OMJA) – le festival Génération Court a démarré en plein air sur le stade André Karman. A l’époque, des courts-métrages réalisés au Mali avec l’association BlonBa furent projetés avec des courts réalisés à Aubervilliers.
« C’est vrai qu’en dix ans, on peut dire que le festival a grandi, témoigne Diaby Doucouré. Qualitativement, nous avons des films intéressants et suivre toutes ces étapes a été une très bonne expérience pour les jeunes que l’on a pu accompagner. Voir certains réussir dans ce métier est d’ailleurs le signe, pour nous, que la boucle est bouclée ».
Tout au long de l’année, plusieurs actions sont menées par l’OMJA : des films sont réalisés dans le cadre de séjour à l’étranger (Algérie, Mali, Sénégal, Brésil, Afrique du Sud) et un suivi est organisé à l’année pour que des 18/25 ans bénéficient de l’accompagnement de professionnels du cinéma dans la réalisation de leur film. Depuis 2007, un réalisateur par an suivi par l’OMJA bénéficie de trois ans de formation à l’ l’Ecole internationale de création audiovisuelle et de réalisation (EICAR). Depuis 2008, le réalisateur et producteur Luc Besson a apposé son nom près de l’événement en tant que parrain.
Ce 13 novembre 2015 donc, la salle est pleine pour visionner les 8 courts-métrages en compétition. Les membres du jury, composés de l’humoriste Nawelle Madani, l’ancienne Miss France Sonia Rolland, l’acteur Abel Jafri, l’avocat et acteur Charles Morel, le collaborateur de Luc Besson, Alain Etoundi et le fondateur du festival Paris Hip Hop, Bruno Laforestrie.
Présentée par l’animateur Raphäl Yem, la soirée démarre dans la bonne humeur, pleine de blagues, de rires et d’applaudissements. A la suite des projections, des murmures démarrent : « Il paraît qu’il y a une fusillade au Stade de France ». « Moi j’ai entendu devant des restaurants vers Charonne ». Interrogé, Raphäl Yem confirme mais ne fait pas d’annonce : « Comme il y a beaucoup d’enfants, nous ne voulons pas susciter de mouvement de panique ».
Le temps des délibérations, les plus jeunes sont ramenés à Aubervilliers par leurs animateurs. Les autres regardent la rétrospective des 10 portraits réalisés à l’occasion de cet anniversaire puis le court-métrage F430 de Yassine Qnia, réalisateur albertivillarien vainqueur de l’édition 2011, qui raconte avec finesse le besoin de frimer d’un jeune homme attiré par le gain.
Lorsque le jury revient, la salle est un peu vidée : certains réalisateurs en compétition se sont éclipsés. Mais la majeure partie du public est toujours là et plusieurs courts-métrages sont primés. A commencer par Maïga de Matar Cissé, Prix du Public et vainqueur de l’édition locale 2015, soutenu par une large bande d’amis satisfaits. « Ca fait plaisir, vraiment merci », glisse discrètement cet habitant d’Aubervilliers dont le film raconte les galères d’un jeune Sénégalais fraîchement débarqué en France. When ?, court-métrage sur une vieille dame malade d’un cancer dont le mari s’occupe avec amour, remporte le Prix du Scénario. Mais le réalisateur Adrien Roux n’est plus dans la salle. Une mention spéciale est ensuite attribuée à Krakowski d’Alexandre Laudic, court-métrage sur un jeune homme qui, pour séduire une femme, s’emprisonne dans ses propres mensonges.
Vient enfin le Grand Prix, décerné à Gargarine de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh. Un film poétique sur un aspirant astronaute (Idrissa Diabaté, repéré dans La cité rose et Bande de filles) qui habite la cité Gagarine d’Ivry-sur-Seine (94) et rêve d’en réparer les fissures avant démolition. « Nous sommes très heureux car c’est notre premier film », atteste Jérémy Trouilh à l’issue de la remise des prix. « Nous l’avons fait avec plein de gens géniaux qui étaient un peu là ce soir, ajoute Fanny Liatard. Nous pensons fort aux autres habitants de Gagarine, toute l’équipe du film et les gens d’HLM sur Court (festival annuel organisé par l’Union sociale pour l’habitat que les réalisateurs ont remporté en juin 2015, NDLR) ».
Dans l’allée déjà, les vigiles attirent les spectateurs vers l’extérieur. Le cocktail est annulé, chacun est invité à rentrer chez soi. Dans l’escalier, l’acteur Abel Jafri, le visage soucieux, commente ce prix: « Ce film change un peu des histoires sur la banlieue avec un aspect positif et historique. Le rêve de l’enfant n’est pas celui d’un footballeur mais d’un astronaute. Le film est très bien écrit, réalisé et nous raconte aussi l’histoire d’une ville, d’une jeunesse et d’une maman qui se bat pour élever son fils. C’est magnifique. Nous avons besoin de cela ». Devant le cinéma, déjà, il n’y a plus grand monde. Il est 23h30, le vent souffle et les employés de la salle baissent les grilles. Mais pour l’ensemble des Français, déjà, cette date résonne tristement.

Claire Diao

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021