Du point de vue général, c’est un beau gosse. On peut le dire, ici, sans être accusé de sexisme parce que ça a longtemps été son métier, être beau. Avant d’être à l’affiche du film bluffant de Ladj Ly, Didier Djebril Zonga a été mannequin entre Paris, Londres et New York. Il en a gardé le style. Un mardi après-midi, on le retrouve dans un bar parisien après une tempête de grêle. Lunettes de soleil vintage sur le nez et marinière blanche contrastant avec son teint mat. Au premier abord, l’homme est timide, presque méfiant. Pourtant, il a pris le temps de répondre à toutes nos questions avec le sourire. Du haut de ses 38 ans, il analyse ses trois vies – footballeur, mannequin, acteur – comme une succession de mains tendues au bon moment.

Un pur produit du 93

Tout comme le film dont il joue l’un des rôles principaux, Djebril – le prénom qu’il s’est choisi après sa conversion à l’islam – est un pur produit du 93. Il a grandi au Chêne-Pointu à Clichy-sous-Bois, « dans une copropriété avec des résidences toutes propres et des gardiens qui nous viraient quand on jouait dans la rue ». Il est élevé par son père centrafricain, chauffeur de taxi, et par sa mère centrafricaine, allemande et brésilienne, qui s’occupait de lui, de ses deux petites sœurs et de son petit frère. Une vie paisible à la cité où le jeune adolescent passait toutes ses vacances « sauf quand on allait rendre visite à mes cousins dans le 94 », se souvient-il.

Le divorce de ses parents, alors qu’il est au collège, va changer la donne. L’élève décroche : « Je ne supportais plus l’autorité. Au moment où mon père a quitté la maison, c’est comme si je n’avais plus personne à qui rendre des comptes. »  Djebril, qui n’a pas son brevet, est alors orienté en CAP comptabilité mais il abandonne en cours de route. « Je séchais les cours, avoue-t-il, mais même pas pour faire des conneries, juste pour dormir le matin ». C’est le foot qui le sauve. Dès l’âge de 15 ans, il rejoint le club de Bondy et finit par travailler à côté comme standardiste chez Taxis Bleus, de minuit à 6 heures du matin. Il s’accroche pour devenir football professionnel jusqu’à être repéré, à 21 ans, par une équipe de deuxième division au Portugal. Un aller-retour d’un an.

Le mannequinat comme plan B

De retour en France, le jeune homme retrouve les terrains de la banlieue parisienne en portant le maillot de Bonneuil-sur-Marne. Encouragé par sa compagne, Nawell Madani, il se décide à faire des photos et se constitue un book pour devenir mannequin. « C’était dans un coin de ma tête depuis longtemps, on m’a toujours dit que j’étais fait pour ça depuis tout petit, même ma mère, reconnaît-il. Je l’envisageais comme un plan B mais pas forcément réalisable. » Et les débuts sont effectivement difficiles. Djebril ment sur sa taille en déclarant 1m89 et non pas 1m90, pour ne pas être considéré comme trop grand…

Il finit par intégrer  l’agence parisienne Karine Models qui lui permet, entre autres, de défilé pour Jean-Paul Gaultier. Tout s’enchaîne progressivement. Les week-ends, il défile aux Galeries La Fayette, payé 150 euros cash. Mais celui qui n’a jamais connu de contrôle au faciès découvre le racisme dans ce milieu très fermé. Il raconte : « Un jour, alors que j’étais à côté de lui, mon agent reçoit un appel d’un directeur de casting qui lui dit d’arrêter de lui envoyer des Noirs. Je passais le casting juste après ».

Mais c’est une autre candidature qui va propulser sa carrière. Tout commence par l’appel d’un ami mannequin : « J’étais encore au lit et je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu l’intuition qu’il fallait que je me dépêche et que j’aille me présenter au casting. Je ne faisais pas partie des pré-sélectionnés sur la liste, mon agence avait préféré envoyer quelqu’un d’autre, mais ils m’ont laissé ma chance ». Quelques jours plus tard, Djebril signe un contrat pour être égérie mondiale du parfum Diesel. Mais si, vous vous souvenez : la pub « Are you alive ? Fuel for Life, the fragrance by Diesel », c’était lui.

Djebril Zonga dans une publicité pour Diesel / (C) Capture d’écran Youtube

Le cinéma comme une évidence

Le déclic pour le cinéma lui vient plus tard. Il a alors la trentaine et il découvre les cours de comédie de Susan Batson à New York, coach entre autres d’Oprah Winfrey et de Juliette Binoche. Il découvre aussi un pays où « les Noirs ont plus de visibilité » : « J’ai été choqué la première fois que j’ai vu une famille noire dans la pub de Sunny Delight. C’est impensable en France. » Lors de son premier cours au Susan Baston Studio, Djebril passe en dernier et, même avec ses lacunes en anglais, il scotche la salle par sa prestation. Encouragé par l’habituée d’Hollywood, il décide de rentrer en France et de devenir acteur.

C’est à nouveau sa fiancée qui croit en lui. L’humoriste et réalisatrice Nawell Madani lui fait passer les essais pour son film C’est tout pour moi, sorti en 2017, où il interprète un jeune homme séducteur et mystérieux qui met à disposition de la jeune belge un appartement à Paris avant de lui usurper, en cachette, ses papiers. C’est dans ce milieu-là du cinéma que Djebril et Ladj se recroisent : « On a grandi ensemble à Clichy avec notre bande de potes. Ladj a acheté sa première caméra à 17 ans. On le voyait faire ses projets dans son coin mais il ne nous racontait pas trop ». Le jeune acteur fait alors part de ses envies de jouer dans un film mais le réalisateur lui répond « Arrête, toi t’es beau gosse ».

Djebril n’en démord pas. Quand il apprend que Ladj cherche un acteur noir pour jouer dans son court-métrage, qui deviendra long, Les Misérables, il insiste pour participer au casting et décroche finalement le rôle. Gwada, « c’est un personnage assez complexe, sur le fil du rasoir en permanence », analyse-t-il. Un personnage qu’il sait interpréter. Il joue, avec un côté cérébral et un autre dangereusement impulsif qui va faire basculer l’histoire, le rôle d’un policier noir de la BAC qui vit encore dans le quartier de Montfermeil : « Il ne pouvait pas avoir les mêmes réactions que les autres puisqu’il est dans une logique de vouloir prouver qu’il est plus Français que les autres mecs de son quartier. Soit je jouais totalement le vendu, soit je tempérais ». Au regard du succès du film, le choix fait a été le bon. De quoi pérenniser la troisième vie, qui ne fait que commencer, de l’ancien footballeur et mannequin qui entre dans le cinéma français par la grande porte.

Nesrine SLAOUI

Articles liés

  • De Compton à la Maison-Blanche : une plongée dans le parcours miraculeux de Kendrick Lamar 

    À seulement 33 ans Kendrick Lamar peut sans conteste s’asseoir à la table des légendes du rap. Pourtant cet artiste qui a conquis les fans et les critiques, reste inconnu pour son public et plus particulièrement en France. Dans son nouvel ouvrage "De Compton à la Maison-Blanche" le journaliste Nicolas Rogès nous plonge dans le parcours détonnant du natif de Compton en Californie. Un chemin qui le mènera des quartiers criminogènes de Los Angeles aux tapis rouges de la reconnaissance internationale. 

    Par Félix Mubenga
    Le 24/09/2020
  • Faïza Guène : la transmission silencieuse du trauma colonial

    Le dernier roman de Faiza Guène, "La discrétion", dresse le portrait d’une famille algérienne habitant à Aubervilliers. La romancière vient, avec justesse et subtilité, interroger le récit national français sur la guerre d’Algérie. Lu à la lumière des récentes études sur la transmission du trauma colonial, ce roman invite toute une génération d’enfants d’immigrés algériens à se saisir de leurs vérités.

    Par Haciba Meftah
    Le 17/09/2020
  • La Fête de l’Humanité « Autrement » : le rap roi de la scène

    Des habituelles centaines de milliers de personnes réunies chaque année, à un public restreint et dispersé en Île-de-France, telle à été l'équation de cette "fête de l'Humanité autrement". Des lieux différents et une distanciation sociale pour des festivalier·e·s masqué·e·s. Un dispositif qui n'a pas empêché Anissa Rami de nous plonger dans l'un des événements culturels et politique de la rentrée. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 15/09/2020