TALENTS EN COURT. Vainqueur du Prix de la meilleure web série du Festival de Luchon 2014 avec J’aime mon job, Djiby Badiane, 34 ans, souhaite aujourd’hui diffuser ses projets à la télé. Portrait.

« Quand on me donne la parole, je la prends », énonce Djiby Badiane en souriant. La raison de cette interview ? Une web-série « qui crée de l’emploi », J’aime mon job, portée avec Vincent Ooghe et Samir Abdessaied, qui a remporté le Prix de la meilleure web série 2014 au Festival des créations télévisuelles de Luchon (31).

Basée sur des épisodes courts où des personnages inventent des métiers farfelus (fils d’adoption, punisseur, loueur d’épaule réconfortante…), J’aime mon job met en scène des acteurs tels que Steve Tran, Oumar Diaw ou Sabrina Ouazani. Chacun des dix-huit épisodes cumule entre 50 000 et 172 000 vues sur YouTube, via la chaîne Rendez-vous à Paris éditée par l’agence Capa, qui valorise de jeunes auteurs de série-télé et a financé une partie des épisodes.

Sélectionné en juin 2014 par le dispositif Talents en Court organisé par le CNC et l’Association des Ami(e)s du Comedy Club, J’aime mon job était à la recherche d’un co-producteur et d’un diffuseur TV. « Sur YouTube, le public est jeune – 13/18 ans – mais J’aime mon job ne vise pas cette cible-là, explique Djiby Badiane. Même si le web est bien, il faut être présent à la télévision, sans prétention ».

Issu de « la meilleure génération » passée des K7 et VHS « à l’éclosion d’Internet, Caramail et Lycos », Djiby Badiane se souvient de ses techniques version famille nombreuse pour économiser les factures : « je chronométrais mes frères et sœurs, trente minutes chacun, pas plus ! »

Né à Montreuil (93) en 1980 de parents sénégalais (père ouvrier chez Renault, mère nourrice), Djiby Badiane grandit dans une famille polygame de dix enfants dont il est le cinquième et connaît une enfance « cool » : « mes frères et sœurs, ce sont mes meilleurs potes ».

Son lieu de vie s’appelle Place des Fêtes, un quartier du 19e arrondissement de Paris où ont grandi le rappeur Oxmo Puccino et l’acteur Stéphane Soo Mongo. Fait pour lequel Djiby Badiane se revendique «parisien, mais d’un Paris différent des cartes postales : le Paris de la vie de quartier ».

Élève « plutôt bon », Djiby Badiane s’inscrit en Économie-Gestion à la Sorbonne Paris 1 après son Bac ES puis obtient un BTS d’Assistant de Gestion PME/PMI. Comptable en entreprise, il suit des cours de théâtre au Paris Forum (Paris 4e) puis démissionne lorsqu’un agent lui permet de décrocher un rôle dans le long-métrage Regarde-moi d’Audrey Estrougo. Un film marquant pour sa carrière puisque « toutes les personnes avec qui je travaille aujourd’hui, je les ai rencontrées là ».

Avec ses partenaires, Djiby Badiane crée en 2006 la web-série La Cage à une époque où seuls En attendant demain et Pass Pass la Cam’ créent l’émulation sur le net. Diffusée via Les films faits à la maison de Canal +, la série se décline en vingt-neuf épisodes et intéresse des producteurs enfermés dans leurs clichés : « L’un d’entre eux nous a dit : ‘Pourquoi vos personnages ne fument-ils pas du shit ? Ils parlent peut-être trop bien pour des mecs de banlieue…’ »

En 2010, il reprend le chemin de la fac à Marne-la-Vallée (77) pour étudier le cinéma, « un acteur attend beaucoup des autres : à part son agent, rien ne dépend de lui sinon son jeu. J’ai préféré adopter une attitude offensive ». Djiby Badiane crée alors la société Sdabam Productions liquidée au profit de Yaré Yaré Productions, la société qui héberge actuellement ses projets : « c’est là que mes études de compta ont aidé : quand je parle de chiffres, je sais ce que je dis ».

Fan depuis l’enfance de football, de mangas et de cinéma, « les western spaghettis, l’humour britannique, le cinéma coréen, Les Inconnus, Louis de Funès et Tarantino », Djiby Badiane affûte sa cinéphilie à coups de carte illimitée, se rappelant de son premier souvenir de cinéma, My Girlun enfant qui meurt, ça va pas ou quoi ? »), regardé seul lors d’une séance en matinée.

Pour lui qui apparaît dans Eden à l’ouest de Costa-Gavras, la série Engrenages et Opération 118/318 sévices clients, l’actuel cinéma français est décevant : « J’ai du mal à m’y reconnaître, il n’est pas assez représentatif, on n’ose pas assez ». Ses amis consomment d’ailleurs davantage de films américains (« ça bouge et il y a des Noirs ») que ce cinéma « d’élite qui ne touche pas assez les couches populaires : le cinéma doit tendre à autre chose qu’à justifier la présence d’un acteur du fait de sa couleur ».

Pour pallier à cette situation, Djiby Badiane écrit des séries décapantes pour « donner la place à ces comédiens, développer un nouveau cinéma, mettre de la diversité sans devoir la justifier ». Son objectif ? « Toucher toute la population sans m’enfermer dans un style élitiste ». Pour preuve, l’épisode L’attendrisseuse de J’aime mon Job, adaptée pour les enfants, sera diffusée en septembre sur la chaine Gulli.

Claire Diao

Crédit photo : les Ami(e)s du Comedy Club – Julia Cordonnier

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