TALENTS EN COURT. Avec le court-métrage Na » : tout pour elle, sur un fils se sacrifiant pour sa mère, l’acteur et réalisateur Djigui Diarra, 23 ans, cherche un producteur de cinéma. Portrait.

Il nous rejoint dans le XVIIIe arrondissement de Paris selon un trajet que seuls les habitants de banlieue peuvent connaître : voiture, bus, RER, métro. Le tout en une heure trente top chrono. Lui, c’est Djigui Diarra. Sélectionné par le dispositif Talents en Court initié par le CNC et l’association Les Ami(e) s du Comedy Club, il a présenté en octobre son projet de court-métrage Na : tout pour elle, actuellement en développement. « C’est un hommage à nos mères qui sont des héroïnes sans être des Wonderwomen : elles subviennent à nos besoins, nous écartent de la délinquance… J’aimerai montrer le sacrifice d’un fils pour sa mère ».

Son projet est soutenu depuis juin par La Ruche, une résidence d’écriture de scénario de court-métrage mise en place par Gindou Cinéma dans le Lot (46) et convie ses auteurs dans plusieurs festivals d’Aquitaine et de Rhône-Alpes. « C’est Badroudine Saïd Abdallah de l’association 1000 visages ( et du Bondy Blog, Ndrl) qui m’a conseillé de postuler. Je ne pensais pas que ce soit fait pour moi, mais j’ai envoyé un résumé, une note d’intention et répondu à un questionnaire. Nous sommes huit de toute la France à avoir été sélectionnés et je suis le seul garçon ».

Avant ça, Djigui Diarra a déjà été lauréat d’un dispositif pour les aspirants cinéastes de moins de 25 ans : la bourse France Télévisions qui lui a permis de décrocher 3000 € pour réaliser son premier court-métrage, Utopia. « Quand ils m’ont appelé pour me dire que j’étais pris, j’étais à la bibliothèque et j’ai crié comme un fou », se souvient-il en riant.

Juste auparavant, Djigui Diarra a décroché le premier rôle masculin du long-métrage Ghetto Child d’Uda Benyamina et Guillaume Tordjman, réalisé avec l’association 1000 visages de Viry-Châtillon (91). Une association qu’il a approchée suite à deux signes consécutifs. D’abord, reconnaître son quartier de la Grande-Borne à Grigny (91) dans Ma poubelle géante d’Uda Benyamina diffusé à la télévision. Le lendemain, lire dans le journal que l’association 1000 visages recherche des comédiens pour un long-métrage. « Je suis allé au casting. Je devais jouer le rôle d’un gars qui drague une fille. Uda m’a ditEt à la fin tu dois l’embrasser” et elle m’a fermé la porte au nez. J’étais en panique ! Je me suis dit ma mère va me tuer… Quand elle a rouvert la porte, je suis entré, et tant pis, j’ai fait la bise à la fille. Uda a crié : « Voilà ! C’est ça que je voulais ! Je ne t’ai pas dit où l’embrasser ! » Et j’ai décroché le rôle ».

Les rôles, Djigui Diarra en a déjà eu quelques-uns dans la série télévisée Julie Lescaut et quelques courts-métrages. « Ça ne me convenait pas, on me proposait toujours des rôles de voyou. Alors je me suis dit que j’allais raconter mes propres histoires pour ne plus être la marionnette des autres ».

Lui est né en 1991 à Juvisy-sur-Orge (91) d’un père cariste et d’une mère caissière venus du Mali. Aîné du côté de sa mère, il grandit dans une fratrie de neuf enfants à Grigny (91), cette ville « qui nous pousse à nous dépasser » : « On inspire les gens, surtout dans la musique. Les “zer” à la fin des phrases de Booba ou l’expression “C’est quoi les bayes”, ça vient de chez nous ».

De son enfance « éraflée » (« c’était dur, tout n’était pas magnifique »), Djigui Diarra se rappelle les films de combat asiatiques que regardait son père via des VHS achetées dans des foyers Sonacotra ou dans les quartiers chinois (« ça m’a influencé, je voulais être boxeur »). C’est finalement le foot qu’il pratiquera jusqu’à 17 ans, âge où une blessure le laisse sur la touche. Mais puisqu’en bambara, Djigui veut dire « espoir », Djigui Diarra a toujours su qu’« il  y aura un jour meilleur ».

Élève « turbulent, mais pas méchant », Djigui Diarra se bat pour passer en générale quand les professeurs le poussent à faire un CAP. Il passe finalement un Bac L en deux fois avant de décrocher une licence de droit et de s’inscrire par le biais de sa mairie à l’École des métiers de l’information de Paris pour devenir journaliste. « Mon domaine de prédilection, ce sont les sports de combat. Il y a un manque criant de lumière sur ce sport dans les médias ».

Appréciant les films de Bruce Lee, de Spike Lee, d’Antoine Fuqua et de Ken Loach, Djigui Diarra aime particulièrement le « côté social » des films des frères Dardenne. Regrettant que le cinéma français soit « bouché » (« on est en train d’étouffer, c’est toujours la même chose »), Djigui Diarra aimerait qu’on offre davantage d’opportunités « aux gens de banlieue et du reste de la France » et reste attaché à « toujours mettre un peu d’africanité dans tout ce que je fais. Les gens de mon âge ont besoin de ça, nous sommes complètement perdus ».

Considérant que la banlieue est « malmenée » par les médias « on inspire les gens, mais quand on demande notre part du gâteau, on nous refoule », Djigui Diarra, pour la filmer, aspire donc à la « sublimer » et à lui « rendre hommage » par une mise en scène « intimiste » centrée sur « la vie des personnages ».

Claire Diao

Crédit photo : Julia Cordonnier — Les Ami(e) s du Comedy Club

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