Pour N et K,
Ma  mère allait avoir 47 ans. Très malade depuis des années, elle ne quittait plus son appartement. Affalée devant la télé, du matin au soir. Plus qu’un ou deux mois à vivre, m’expliqua le médecin. Neuf jours plus tard, c’était son anniversaire. Elle n’en parla pas. Mais mon frère et moi sentions qu’elle voulait le fêter. Très vite, je pris la décision de m’en occuper. Et lui offrir un super dernier anniversaire.
Assise près d’elle, je lui demandai ce qui lui ferait plaisir.  Un sourire éclaira son visage. Elle voulait une cigarette. Fumer lui était totalement interdit. Pas le moment de l’emmerder avec ma morale. Après deux bouffées, elle toussa et écrasa le mégot dans le cendrier. Son corps tremblait. Elle but un verre d’eau. Sa respiration s’était accélérée. Ses yeux soudain injectés de sang. Elle me caressa la main. Ses doigts étaient décharnés. Sourire aux lèvres, elle se mit à parler.
J’avais tourné la tête pour qu’elle ne lise pas la réticence dans mon regard. Pourquoi inviter Sam ? Je n’aimais pas cet homme : autoritaire et violent. Un de ses ex qu’elle ne fréquentait plus depuis une vingtaine d’années. Ils ne s’adressaient pas la parole. Pourtant il vivait dans la plus haute tour de la cité, très près de chez elle. Les rares fois où ils se croisaient, chacun détournait les yeux. C’est un ancien voyou, en prison pendant 15 ans. A sa sortie de prison, il avait disparut cinq ans de la circulation. Barbouze en Afrique ou Amérique du Sud ? Parti au djihad ? Personne n’avait jamais su. Depuis son retour, il vivait chez son vieux père aveugle. Dans sa chambre de gosse.
Entre temps, il était devenu le président de l’association de quartier.  Certains le surnommaient le « maire bis ».  Avec l’aide de ses vieux amis, la plupart d’anciens truands, il avait mené une chasse aux intégristes. Ancien champion de boxe Thaï, il avait ouvert une salle de sports de combat. Et il  éduquait les ados du quartier, surtout ceux en échec scolaire. D’une manière autoritaire, il avait imposé ce que ces détracteurs appelaient la «  charia laïque ». Peu à peu, les signes ostentatoires religieux avaient disparu de la cité. Les filles portant le voile l’ôtaient en sortant de chez elle et le remettaient hors de la cité. Pareil pour les rares croix et kippas. Plus aucun dealeur. En cas de conflit de voisinage, il était souvent sollicité.  Un homme très écouté.
En quelques années, il avait fait de la cité un îlot de calme. Et même créé une sorte d’Université populaire très fréquentée. La cité la plus laïque de France, avait titré un quotidien. Les autorités, trop contentes des résultats, fermaient les yeux sur sa main mise et lui foutaient même une paix royale. Très craint et apprécié.
Certains prétendaient que c’était mon père. Aucune ressemblance avec lui. Ma mère balaya ces rumeurs d’un n’importe quoi. Qui pouvait être mon père ?  L’homme sur la photo qui tient la main de ma mère à la sortie d’un bar? Il avait les cheveux longs et des lunettes rondes. Combien de fois avais-je comparé ses traits au miens ? Mon père ? Seule ma mère le savait. Et elle refusait d’en parler.
Pas n’importe quel anniversaire. C’était son dernier. Aucune envie de me contenter d’une bouffe, quelques cadeaux classiques, et un gâteau. Fallait trouver autre chose. Une vraie surprise qui la laisserait sans voix. Sans doute pour me faire pardonner ma présence en pointillés des dernières années. Plus préoccupée par mon doctorat de sociologie que par la lente agonie de ma mère. Des années que tout le monde prédisait elle n’allait pas tarder à y passer. Chaque fois, elle franchissait les saisons sans s’arrêter. De plus en décrépites mais toujours là. Encore une fausse alerte ? Si ça n’avait été que l’annonce du médecin, j’aurais pu le croire. Encore une saison de plus. Sauf que, pour la première fois, c’était elle qui annonça qu’elle ne passerait pas le printemps. Plus l’envie de se battre.
Comment faire briller son regard ?
L’idée m’était venue en l’observant devant sa télé. Toujours affalé, l’œil absent. Sauf au générique d’une émission où, une lumière dans le regard, elle se redressait légèrement comme aimantée. Plus rien d’autre ne comptait. L’impression que même la maladie n’avait plus de prise sur son corps. Plus de 15 années à regarder la même émission, écouter religieusement Jacques Delambre, l’un des chef étoilés le plus connu du pays. Elle buvait ses paroles. Capable de se fâcher si quelqu’un la dérangeait à ce moment-là. Elle avait acheté tous ses bouquins et DVD. Ce type me sortait par les trous de nez.  Mais lui était là, présent tous les jours à lui parler, la faire rêver. Pas comme mon frère et moi qui avions fini par espacer nos visites. Guère réjouissant de passer du temps avec une femme, prostrée et mutique. Même si c’est votre mère. Seul et malade, les petits bonheurs quotidiens comptent plus que tout le reste. Jacques Delambre était son rayon de soleil quotidien.
La bouffe, c’était ce qui le plaisait le plus. Vraiment très impressionnante côté bouffe. Elle déclamait ses recettes comme d’autres des poèmes. La maladie avait tout emporté. Sauf son amour de la cuisine. Même si elle mangeait que très peu. Quand je lui proposais de composer son repas d’anniversaire, elle s’était  redressée. Paupières mi-closes, elle déclina d’abord son menu rêvé mais cher, trop cher. Et impossible à concocter pour une mauvaise cuisinière comme moi.  Après un haussement d’épaules, elle se rabattit sur un repas pas trop coûteux et facile à faire. Visiblement déçue.
Et si nous proposions à Jacques Delambre de venir lui faire la cuisine pour son dernier repas d’anniversaire. En le payant bien sûr. Mon frère avait levé les yeux en l’air, agacé comme toujours par mes idées irréalisables. Toujours plus pragmatique que son aîné. Sam, avec qui nous en parlions dans son local, fronça les sourcils. Il laissa mon frère et moi nous engueuler avant de nous couper la parole. Ce colosse, crâne rasé et tatouage de voyous ( les yeux de biche, les cinq points…), me foutait la trouille. Ma proposition lui plaisait. Il composa un numéro et me tendit le téléphone. C’était le restaurant de Delambre. La femme au bout du fil, très gentille, m’expliqua que ce n’était pas possible. Je raccrochai avec un soupir de déception. Mon frère satisfait. Et Sam, lui aussi visiblement déçu
Chercher une autre surprise
A mon retour après vingt ans d’absence, elle m’avait juste dit on se connaît plus. Comment lui en vouloir ? Nous avions commencé à nous fréquenter à l’adolescence. Tout bascula lors de son année de terminale et l’entrée à la fac. Plus du tout la même. Un copain à la  fac, l’autre à  la cité.  Aussi amoureuse de l’un que de l’autre.  Dans notre quartier, elle était avec moi, boxeur et p’tit caïd qui devenait de plus en plus grand. Une star montante du grand banditisme. Faute de preuves sur un gros braquage, je ne pris que trois ans. Ma part de fric du fourgon bien planqué au préalable. Elle était la seule à venir au parloir.  Un soir, peu après ma sortie de prison, je lui avais proposé de partir à l’étranger. Refaire notre vie. Ouvrir ce restau dont elle rêvait. Son refus m’anéantit. Sans doute à cause de l’autre.  Ivre mort, je suis allé à la sortie de la fac. Il était là avec elle, au milieu d’un groupe. Je m’étais pointé. Elle m’avait engueulé. Je l’avais tirée par le bras. Lui s’était interposé. Fou de rage, je l’avais abattu.
Et depuis, plus de nouvelles d’elle. Aucune réponse à mes lettres. Comment la reconquérir. Une étrange idée me traversa l’esprit. Devenir  » l’autre « , celui que j’avais tué.  Cette partie de notre couple à trois dont la disparition l’avait brisée. Dans le box des accusés, j’avais baissé les yeux pour ne pas la voir chialer. Ni voir son ventre rond de six mois. Jamais je n’oublierai le tremblement de sa voix évoquant ma victime. Des mots d’amour pour l’autre. Et pour moi, une déferlante de haine. Plus qu’un barbare à ses yeux.
Comment lui prouver que je n’étais pas qu’une brute épaisse ? Mon voisin de cellule, condamné pour braquage, lisait tout le temps. Un jour, je lui avais demandé comment changer mon image auprès d’elle.  Pas que le ventre et les muscles qui se nourrissent, avait-il grommelé sans quitter des yeux son bouquin. Entre deux séances de muscu et de boxe, j’ai fréquenté la bibliothèque de la prison. Grâce à l’aide d’un bibliothécaire et d’une éduc, je devins quelqu’un d’autre ; en apparence. Le coup de boule  tenu en laisse.
Ma violence se politisa. Elle se concentra sur quelques-uns : la minorité qui se passait les clefs du monde de génération en génération.  Parfois, grands princes, ils offraient l’aumône à une poignée d’exceptions sorties du caniveau pour servir de caution à leur ouverture d’esprit. Leur putain de bienveillance de façade. Seuls les gosses de prolos, studieux et l’échine courbée, acceptant de tout renier pour être intégrés, singes capables d’imiter la main les nourrissant, avaient le droit de picorer quelques miettes. Ne pas trop l’ouvrir, juste une dose de révolte recyclable.
Revanche sociale mal digérée, m’avait dit un psy en prison.  Je m’étais contenté de sourire, attendant juste qu’il remplisse mon dossier de remise de peine. Pourquoi me venger? On ne m’avait rien pris. A part du temps derrière les barreaux, une enfance de gosse de pauvres sensible à la verroterie. C’étaient les souvenirs d’un homme libre ; plus derrière des barreaux visibles et invisibles. Ne se venge que ceux qui ont la sensation d’avoir été humilié et dépossédé. Jamais je n’avais ressenti une quelconque humiliation, ni  d’avoir perdu quoi que ce soit. Au contraire, j’avais gagné en respectant et cultivant ma rage. Personne ne pouvait l’enfermer, trop chère pour être achetée. Les bouquins dévorés à la chaîne ne l’avaient pas calmée. Plutôt décuplée.  Surtout Ringolevio, d’Emmet Grogan. Sa lecture m’avait rendu irrécupérable. Encore plus que le voyou que j’avais été. Le psy avait continué à me chauffer. A un moment, fou de colère, j’avais fini par l’envoyer chier. Lui donner ce qu’il cherchait. Et ma remise de peine fut refusée.
Elle s’était assoupie devant la télé. Je remontai la couverture sur son corps décharné. Elle respirait lentement. Je m’installai sur le fauteuil à côté du canapé.
Depuis plusieurs semaines, mon frère et moi venions dormir dans son chez elle. Un pensum pour moi. Je ne supportais plus cette cité. Déjà, tout jeune, je tannais ma mère pour qu’on la quitte. Elle aussi avait envie de partir. Le trois-pièces, en location, avait appartenu à l’une de ses sœurs lui ayant laissé en sous location pour quelques mois.  Le père de mon frère y vécut six mois avant de partir. Elle détestait cet appartement. Persuadée de finir par le quitter, elle ne l’entretint pas. Comme en écho à sa santé, il se dégrada de plus en plus. Pourquoi n’était-elle pas partie ?
A plusieurs reprises, j’avais trouvé d’autres appartements dans la ville ou ailleurs. Au même loyer. Chaque fois, elle avait été enthousiasmée, prête à déménager, avant de trouver tous les prétextes pour refuser mes propositions. Je finis par laisser tomber.  Sans cesser de pester contre les habitants, elle évoqua de moins en moins son départ. Résignée. Parfois, le désir de partir revenait la hanter.  Pas longtemps.
Un provisoire de 24 ans
Le jour de son anniversaire, j’avais pris rendez-vous avec ses deux gosses. Ma nuit avait été très courte. J’étais très nerveux. Les images du passé s’étaient télescopées jusqu’au chant du premier merle. L’idée de  rentrer chez elle me déstabilisait complètement. Tour à tour heureux comme un gosse et inquiet de cette rencontre.  Comment être à la hauteur ? Surtout ne pas la décevoir. Assurer avec elle et les deux gosses. Pourquoi m’inviter  à son dernier anniversaire ?
Sur la route, pas très à l’aise avec elle -ma fille ou pas ? -, je ne m’adressais qu’à lui. Visiblement, ils avaient très peur de moi. Surtout lui qui bredouillait en m’adressant la parole. Ils sont montés sans moufter dans la bagnole. Leur trouille de moi était sans doute liée à tout ce qu’on racontait de moi. Jamais, je n’avais démenti quoi que ce fut, profitant du brouillard autour de mon passé. Très rapidement, je leur avais expliqué ce que nous allions faire. Pas la moindre objection.
Je m’étais garé devant le restau. Déjà une semaine que je faisais des repérages. Chaque jour, à 13hoo, il franchissait la porte pour gagner son appartement, deux rues plus loin. Eux deux étaient chargés de le convaincre de venir concocter le repas du soir.  Il refusera ! La fille avait le même air buté que sa mère. Au fond, elle avait raison mais je voulais y croire un peu. Un dernier geste de la  «  brute égoïste » qu’elle avait rayé de sa vie. Mon cadeau à sa fin de vie.
A l’heure dite, il poussa la porte de son établissement. Nous sortîmes  de la bagnole et nous nous approchâmes  de lui.  Moi, légèrement à l’écart.  Il se tourna, l’air inquiet. Elle commença à lui expliquer. Il s’arrêta et écouta.  Elle dansait d’un pied sur l’autre en lui parlant. Il refusa d’un hochement de tête. Elle n’insista pas. Il  grommela « Quand même pas donner de la confiture aux… » et s’éloigna. Elle se tourna vers moi en haussant les épaules. Plus qu’à faire demi tour.
Soudain, je me précipitai sur lui  et le saisis par le bras. Il tenta de se libérer. Il blêmit en voyant mon flingue. Les deux jeunes, interloqués, ne bougeaient pas. On se casse, vite ! Je poussai le chef à l’arrière de la bagnole et m’assis à côté de lui. Tétanisée, elle n’arrivait pas à faire le moindre geste.  Son frère ne réagissait pas non plus.
-Démarre !
Pas un instant, ma mère ne se rendit compte que le chef avait été enlevé et cuisinait sous la contrainte. Sans doute trop assommée par les médicaments. Elle ne cessait de le remercier et tint à être prise en photo avec lui. Elle avait commandé des Coquilles St Jacques grand langoustier et, en dessert, une Tarte aux pommes bas Rhinoise.  Elle souriait en regardant le cuistot bosser dans sa cuisine. Sous la surveillance permanente de Sam.
En le voyant si heureuse, ma colère contre Sam perdit de son intensité. Je lui en avais voulu de cette prise d’otage. Tous nous entraîner dans son délire. Pour nous éviter tout ennui, il avait expliqué au cuisinier que l’idée venait de lui. Et que nous ne faisions qu’obéir. Après tout, Otage 24 heures n’est pas un drame. Et en plus pour la bonne cause.
Sam et ma mère se parlaient peu. Ils s’observaient souvent en coin. Quand leurs regards se croisaient, un sourire gêné apparaissait sur chacun de leur visage. On avait l’impression d’avoir affaire à  deux gosses. L’un et l’autre très troublés par cette proximité. Drôles de tant de maladresses.
Pendant que ma mère et Sam jouaient aux ados, le cuisinier ne touchait pas à son assiette. Il ne cessait de consulter sa montre. Cet homme, malgré la colère, semblait comprendre les enjeux qui se jouaient à table. Deux ou trois fois, je le vis poser un regard quasi bienveillant sur ma mère. Contrairement aux regards toujours chargés de haine mêlée à la peur  adressés à Sam. Sûr, qu’une fois libéré, Jacques Delambre allait le charger devant les juges. Sam retournerait en prison. Loin d’être sa préoccupation du moment, tellement occupé à regarder ma mère.  Quasi mutique avec Sam, elle  ne cessait d’interroger le cuisinier sur son travail. Il lui répondait vaguement. Je n’osais pas croiser son regard. Même si ce n’était pas moi qui l’avait enlevé, l’idée de départ venait de moi. J’aurais mieux fait de me taire.
Le repas ne dura pas longtemps.  Peu après le café, Sam  s’approcha de ma mère pour l’embrasser. Elle tendit machinalement ses lèvres vers les siennes puis se ravisa et recula. Il resta un instant, son visage en suspens, puis se redressa. Elle détourna la tête. Il ordonna au cuisinier de s’habiller et très vite le poussa vers la porte. Pour le ramener chez lui.
Naïfs, c’est ce que nous pensions. Pas du tout. Sam avait d’autres projets avec le chef étoilé. Le mettre à disposition pendant quelque temps de la population du quartier.  Après le théâtre d’appartement, la grande cuisine à domicile. Les habitants, le souhaitant, pouvaient s’inscrire un repas concocté par le très célèbre Jacques Delambre. Sam avait pensé que seuls quelques-uns le demanderaient. Il croula sous les demandes.  La plupart des résidents de la cité, même les habitants des pavillons à côté, voulaient en profiter. Une sorte de pied de nez aux riches.  Le cuistot des people et politiques rien que pour eux. La star de l’émission de cuisine la plus populaire chez eux, dans leur cuisine exiguë.  La minorité contre l’opération  » Grande cuisine pour tous »n’aurait jamais balancé les lieux où, chaque jour, l’opération se déroulait. Sam, tels les diggers, était devenu une sorte de Robin des bois. La population le protégeait.
Le chef fut trimbalé de foyer en foyer. Toujours sous très bonne escorte. Radios et télés ne savaient où se trouvait le disparu. Jusqu’au jour où la police débarqua à la maison. Ma mère avait posté la photo avec le cuisinier sur sa page FB. En apprenant la vérité, elle éclata en sanglots. Le fumier aura même pourri mon dernier anniversaire ! Les flics nous embarquèrent mon frère et moi. Ils me demandèrent d’appeler Sam pour le convaincre de mettre fin à la prise d’otages. Il refusa. La commissaire et le préfet semblaient complètement désemparés. Impossible de fouiller chaque appartement.  Prendre d’assaut tout un quartier n’était pas envisageable. Jamais une telle chose ne s’était produite.
Comment agir ?
Déjà 5 jours que le chef cuistot était en otage. Ça ne durerait pas. Les habitants finiraient par lâcher cette histoire qui les avait distraits de leur quotidien. Très heureux d’être au centre des médias de la planète entière.  Et de bouffer comme tous ceux qui leur demandaient de se serrer la ceinture. La crise ? Pas pour les émissions de cuisine.
Pour acheter les produits, nous avions créé une caisse collective. Rarement vu une telle solidarité dans la cité. Chacun, pour des raisons différentes, voulaient y participer.  Un bras d’honneur collectif aux nantis. Et dans la bonne humeur.
Sauf pour le cuistot. Pas une seule fois, il ne fut molesté. Mais je lisais la détresse dans son regard. A aucun moment, je ne le sentis prendre du plaisir à cuisiner. Des gestes machinaux, l’air absent. Il se contentait d’exécuter les recettes, sans un mot. En plus, pour que les flics ne puissent le localiser, il dormait chaque nuit dans un appartement différent. Une nuit, je l’avais entendu chialer derrière la cloison. Prisonnier de mon caprice de Che raté. Victime de mon baroud d’honneur.
Le plus en colère contre cette opération était mon père. Lui, qui toute son existence, avait essayé de passer inaperçu. Se fondre dans le paysage urbain. Avant de perdre l’usage de ses yeux, trop prêt du jet d’acide qui gicla à l’usine. Quand je lui expliquais l’idée, il m’arrêtait d’un geste agacé en m’engueulant: Prendre un homme en otage ça se fait pas mon fils.  Au fond, il avait raison.
Pourquoi ce type payerai pour tous les autres ?  Mais la tête ravie des habitants, certains connus depuis l’enfance, me poussait à continuer.  Étirer le plus possible ce moment de bonheur collectif. Surtout ne pas «  promettre le matin du grand soir » comme chantait Coluche. Ni la fameuse redistribution des richesses jamais réalisée. Juste un repas de quartier.
Repas étoilé pour tous
A plusieurs reprises, je l’avais aperçue à sa fenêtre. Qu’en pensait-elle ? D’autres choses à penser. Sans doute qu’on ne se reverrait plus. M’inviter à son anniversaire était le plus beau cadeau qu’elle pouvait me faire. Même si rien n’effacerait mon acte. La mort de l’autre à perpète  entre nous deux. Mais au fond, elle et moi, savions que nous étions inséparables. Loin d’avoir été un hasard mon retour à la cité. Et qu’elle y était restée. Chaque soir, je regardais la fenêtre de sa chambre. Levait-elle les yeux tous les jours vers la mienne ? Jamais, je n’oublierai les deux heures passées chez elle.
Plus rien d’autre à gagner
Un matin, ma mère et moi vîmes Sam et le cuisinier sortir d’un immeuble. Sans la garde rapprochée permanente. Ils se dirigeaient à grands pas vers la sortie de la cité.  De l’autre côté du rond-point, des véhicules de police et de presse étaient garés.  Sam lâcha le bras de Jacques Delambre  et s’allongea sur le trottoir, les mains sur la tête. Des hommes du Gign lui tombèrent dessus.
Elle retourna en traînant jusqu’au canapé.
Je m’assis à côté d’elle. Et si c’était lui mon père. Je mourrais d’envie de lui poser la question. Savoir avant qu’elle ne meurt. Elle esquissa un sourire.
-Je vais enfin réussir à déménager.
Mouloud Akkouche

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