Le documentaire de Geoffroy Couanon interroge la viabilité du projet EuropaCity à travers le regard perplexe de trois lycéens en classes de première ES du lycée Jean Rostand à Villepinte. Jennyfer, Amina et Samy sont des élèves ambitieux, qui rêvent de succès et d’indépendance.

Mais ils suivent parfois leurs aspirations selon des modèles de la société consumériste : Amina ne jure que par le shopping, et Jennyfer se projette en working woman dans les rues affairées d’une mégalopole fourmillante.

Ces adolescents vont confronter leur représentation du monde à la réalité du terrain, en questionnant le projet EuropaCity : une gigantesque infrastructure qui ambitionne d’implanter 230 000 mètres carré de commerces, de bureaux et d’hôtels, autour d’un parc aquatique, ainsi que d’une piste de ski (on ne se refuse rien) promettant ainsi de créer 11 000 emplois. Un projet perçu par nombre d’élus locaux comme une opportunité de dynamiser le territoire, au cœur d’une région très touchée par le chômage.

A la place d’Europa City, imaginer autre chose

Or les lycéens sont de moins en moins dupes car ils sont bien renseignés. Les enseignants qui les accompagnent dans cette enquête pédagogique les ont préparés aux pièges rhétoriques habituels. Lors de rencontres avec des responsables ou défenseurs du projet, il est question par exemple de promesses d’embauche dont les jeunes pourraient bénéficier plus tard. Or l’implantation du parc Disney à Marne-la-Vallée,  un dispositif assez similaire a finalement très peu profité à la population locale, hormis pour des postes à très basse responsabilité.

Rendre le territoire plus attrayant et générer des recettes fiscales qui profitent à la collectivité ? Les jeunes répliquent qu’ils connaissent la suite logique de ces procédés : augmentation des loyers, gentrification et chasse aux foyers les plus précaires. Un trio gagnant qu’on a vu prospérer dans nombre de communes dites populaires d’Ile-de-France.

Mais que proposer en lieu et place de cette pharaonique entreprise qui puisse rivaliser avec les « opportunités » perdues par l’abandon du projet EuropaCity ? Pour répondre à cette question, les trois ados vont à la rencontre des cultivateurs encore présents sur la région et de militants écolos, activement engagés dans la lutte contre la destruction du vivant.

Deux mondes aux antipodes l’un de l’autre se jaugent : celui de la jeunesse issue de l’immigration qui rêve d’ascension sociale avec les codes consuméristes qui y sont associés, et celui des agriculteurs plus âgés, plus rétifs et dont l’expérience a forgé une saine méfiance vis-à-vis de la société de consommation. On pense à ce dicton de la sagesse populaire : si jeunesse savait, si vieillesse pouvait.

Celui qui parvient tout-de-même à faire le trait d’union, c’est Florent. Un trentenaire qui n’a pas hérité de cette vie mais qui l’a choisie. Il pratique une agriculture qu’il nomme alternative en opposition à celle dite intensive. Il embarque les lycéens sur son tracteur pour visiter ses 4 hectares de champs dont il est fier. Samy, au visage impassible habituellement, laisse poindre un sourire timide au volant de l’engin.

Les jeunes de Villepinte ont mis la main dans la terre / (C) Douce France

Au détour d’une conversation, on apprend que Florent a fait des études de commerce avant de se tourner vers l’agriculture, balayant la réputation de « bouseux » accolée à cette profession. On ne va pas se mentir, le métier de cultivateur ne fait pas rêver la jeunesse, celle du 93 comme celle d’ailleurs. Le mot paysan est quasiment devenu une insulte.

La transition écologique ne se fera pas sans nos jeunes

Pourtant en cette période de crise sanitaire et sociale majeure, ils sont celles et ceux qui remplissent la première condition pour continuer à constituer une société pérenne : se nourrir. Et c’est précisément de cela que les lycéens prennent conscience tout au long du documentaire. Replacer au centre des priorités ce qui est essentiel pour la vie humaine : la subsistance et l’autosuffisance pour y accéder.

Comme le résume Amina : « Si tu veux continuer à manger des frites, t’as besoin de pommes de terre, pour avoir des pommes de terre t’as besoin d’un champ et pour s’occuper du champ, il faut un agriculteur donc EuropaCity, c’est non ». Un avis finalement partagé par le gouvernement, qui a annulé le projet en novembre dernier face à tant de résistances. La réflexion, elle, n’en reste pas éminemment actuelle.

Parmi les personnalités présentes lors du débat après la projection qui aura lieu en e-cinéma ce samedi à 20h15, Fatima Ouassak, militante écologiste des quartiers populaires, qui a lutté notamment pour la mise en place de l’alternative végétarienne dans la commune de Bagnolet. Elle le répète très régulièrement dans ses interventions : « Nos jeunes ont un rôle majeur à jouer dans la transition écologique, ça ne se fera pas sans eux. » Il s’agit pour cette politologue de profession de reprendre le pouvoir sur les territoires que le grand capital essaie de spolier à ses habitants.

Découvrir son pouvoir d’action locale à travers d’autres modes de consommation pour ces jeunes citoyens apparaît donc un enjeu déterminant. Et c’est ce qu’ils apprennent au fil de leur enquête, au contact des petits commerçants, des circuits courts et autres ressourceries. Autant d’alternatives qui leur permettent de s’inscrire dans un nouveau champ des possibles.

Pari gagné pour Geoffroy Couanon qui se définit comme cinéaste, paysan et éducateur, et dont la volonté était de donner une autre image de la banlieue ainsi que de créer d’autres imaginaires pour celles et ceux qui la constitue. « Je souhaitais dans cette entreprise sortir des milieux convaincus ». Espérons que Douce France soit donc un vecteur de nouvelles solidarités dans le domaine de l’écologie.

Sarah BELHADI

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Publiée par Douce France, le film sur Jeudi 30 avril 2020

  • Avant-première numérique de Douce France
  • Samedi 2 mai à 20h15

Organisé par la salle de cinéma virtuelle « La 25e heure » / Tarif : 3,50€

En partenariat avec six cinémas d’Est Ensemble : Le Méliès à Montreuil, Ciné-Hoche à Bagnolet, Ciné 104 à Pantin, Ecran Nomade à Bobigny, André Malraux à Bondy, Le Trianon à Romainville, Théâtre du garde-chasse aux Lilas

La projection sera suivie d’un débat animé par le BB en présence de Geoffrey Couanon, le réalisateur, Jean-François Julliard de Greenpeace, la politologue Fatima Ouassak, Aurélie Trouvé d’Attac et d’autres intervenants.

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