Tout ensommeillé, nuit agitée, emplie d’angoisses et de fureurs, j’avais franchi la porte du rade avec en tête ce café que je goberai, ce clope que je fumerai. Je m’installe dans un coin, index vers la serveuse, café croissant, je commande. Ils arrivent. Je roule mon clope, lentement, je le fiche entre mes lèvres, gercées d’insomnies ; je traverse le bistrot, direction trottoir, et mon œil qui m’échappe, se fixe, sur la télévision comme rivée, éternellement ; bandeau bleu, j’y lis : David Bowie est mort. Un mode d’existence, particulier, s’éclipse.
Commentaires plats qui fusent ici ou là : figure du rock, de la pop,  chanteur, compositeur, Ziggy, comédien, avec en musique de fond, Let’s Danse. Ils n’ont rien compris, normal, filtre médiatique incapable de saisir cette iconographie, à jamais fuyante, de Bowie…
David, visage angélique, sourire creusé d’impertinence. Silhouette, corps à la mouvance qui ne peut laisser aucun sexe, indifférent ; Bowie, avènement d’une virilité nouvelle, elle creusait son petit sillon depuis quelques décennies, contrecarrant les visions stéréotypées d’une virilité faite de muscles et performances que les luttes féministes commençaient d’effriter … et c’est par un soir de 1972, Top of the pop’s, que cette masculinité, nouvelle, s’est matérialisée sous les traits d’une figure androgyne, tenue de martien et grimage ostensible, Ziggy. Monde inédit qui surgit, une expérimentation, un agencement, original, du masculin, tout empreint de féminité ; personnage qui cristallise en quelque sorte la théorie Proustienne.
Proust et Bowie dans la même phrase, étrange pour certains, mines perplexes… Creusons l’idée ; dans son génial Proust et Les Signes, Gilles Deleuze dégage depuis la théorie Proustienne plusieurs ensembles au sujet des signes amoureux. Un premier ensemble ou niveau renvoyant aux « amours intersexuelles dans leurs contrastes et leurs répétitions », à l’image de l’amour de Charles Swann pour Odette qui se répète dans l’amour qu’éprouve le narrateur pour Gilberte puis Albertine.
« A un second niveau, cet ensemble se divise lui-même en deux séries ou directions, celle de Gomorrhe, qui cache le secret chaque fois dévoilé de la femme aimée »  matérialisée dans l’œuvre proustienne par la fille de Vinteuil ou Albertine, « celle de Sodome, qui porte le secret encore plus enfoui de l’amant, » incarnée par un Charlus épris de Jupien et du jeune violoniste Morel. Et enfin un troisième, où l’on retrouve le personnage Bowien, le niveau transsexuel qui « qui dépasse aussi bien l’individu que l’ensemble : il désigne dans l’individu la coexistence de fragments des deux sexes, objets partiels qui ne communiquent pas ( …) Mais dans ce cas plus profond, l’individu globalement déterminé comme mâle fera féconder sa partie féminine par des objets eux-mêmes partiels qui peuvent se trouver aussi bien chez une femme que chez un homme. » D’où l’importance pour un homme, une masculinité plutôt, moderne de la figure de David Bowie qui un soir de 1972 a formé les contours de cette virilité, moderne, épaississement sur le devant de le scène médiatique de la figure, tant théorisée par ces expérimentation, qualifiées « hippies », d’un amour libre, d’une sexuation masculine débarrassée de semblants.
Et comme pour confirmer ou affirmer la théorie proustienne voici qu’en cette même année 72 David annonce, à grand fracas, sa bisexualité, dans les pages du Melody Maker, et la réaffirme quatre ans plus tard lors d’une interview accordée à Playboy. L’apparition, sur la scène du transsexuel Ziggy, ne pouvait qu’amener vers une bisexualité car, toujours, selon Deleuze « le fond du transsexualisme selon Proust : non plus une homosexualité globale et spécifique où les hommes renvoient aux hommes et les femmes aux femmes dans une séparation des deux séries, mais une homosexualité locale et non spécifique où l’homme cherche aussi bien ce qu’il y a d’homme dans la femme, et la femme, ce qu’il y a de femme dans l’homme, et cela dans la contiguïté cloisonnée des deux sexes comme objets partiels ».
Mais tout ça c’était le bon temps, début d’une construction du masculin trop vite avortée par le grand bon réactionnaire, cauchemar des années 80 (expression empruntée à François Cusset) résurgence du machisme, primaire, qui obligera Bowie, dans les colonnes du magazine Rolling Stones, à un rétropédalage des plus surprenants ; disant que l’annonce de sa bisexualité était sa plus grande erreur. Rien de plus normal en ces temps réactionnaires, qui perdurent, matérialisés par les discours de Soral ou de Zemmour tout enveloppés de machisme et de domination masculine, émergences de sites internet expliquant comment être virils en vingt leçon, d’autres nous montrant comment draguer, réponses somme toute éculées à la crise d’un certain masculin ; réaction, retour à l’homme brut de pouvoir.
Je frissonne sur le trottoir, mon écharpe traîne sur la table du bistrot, une gorgée de café, nimbée de fumée de cigarette ; les yeux toujours fixés sur la télé qui débite sa nécro toute morne ; à coups de chiffres, oui, il vendu 140 millions d’albums, j’entends s’exclamer la présentatrice lorsque je regagne ma place, au bistrot. Sourire mélancolique ; voici qu’un agencement singulier du masculin disparaît ; nous laissant là, avec les mythes de l’homme publicitaire, figure de la performance, de la violence… mais un agencement autre de la masculinité surgira…
Ahmed Slama

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