Les artistes qui ont vécu les révoltes de l’intérieur peinent à diffuser leurs créations.

Depuis dix ans, les événements de 2005 sont devenus objets médiatiques, politiques, sociologiques, mais aussi artistiques. Les photos du street artist JR ont même servi de toile de fond aux révoltes qui ont secoué Clichy-sous-Bois. En 2004, il souhaite montrer une génération et installe son appareil photo dans la cité des Bosquets. Les habitants se prêtent au jeu du portrait rapproché, mimant leur propre caricature. Le résultat est une galerie de visages démesurés dans Paris et au sein même de la cité. Affirmation en dimension majuscule de leurs identités et de leurs existences. Ironie de l’histoire : les révoltes de 2005 éclateront devant ces visages grimaçants. Quand les premières violences s’emparent de la cité, Ladj Ly, qui a accompagné JR dans son travail, se saisit de sa caméra. Elevé aux Bosquets, où il habite toujours, il veut donner la parole aux habitants, ses voisins. Dans la course médiatique à qui aura le reportage le plus anxiogène, Ladj Ly est le seul à pouvoir filmer la cité de l’intérieur en se plaçant au cœur de cette révolte sociale. Ces images, qu’il tournera pendant un an, aboutiront à la réalisation de son premier documentaire, 365 Jours à Clichy-Montfermeil.

Sorti deux ans après la fin des révoltes, en libre accès sur Internet, ce documentaire de vingt-six minutes permet d’entendre émeutiers, élus locaux, policiers et habitants. Ladj Ly semble assurer un rôle de médiateur. «Ces gamins, c’est comme mes petits frères. Et puis, c’est en partie le rôle de l’artiste de faire de la médiation, c’est un acte citoyen.» Ni juge ni naïf, il admet que les révoltés «se sont tiré une balle dans le pied. Le seul moyen d’exprimer leur colère, c’était de brûler les voitures de leurs voisins. Ils n’allaient pas aller à Paris pour saisir les institutions».

Christophe Tardieux, alias Remedium, est un ancien habitant de Bondy. Instit et dessinateur de BD (voir page 26), il ne dit pas autre chose. «Ces émeutes sont une occasion manquée de s’être insurgé.» Pour lui, un soulèvement du peuple était envisageable. Il regrette que «les émeutiers, en s’attaquant aux mauvaises personnes, aient perdu le soutien de la population locale». Comme Ladj Ly, Remedium s’empare de son arme, le crayon, pour tenter de rétablir certaines «vérités». c’est ainsi que sa BD Obsidion-Chronique d’un embrasement volontaire a vu le jour. Il fallait combler le décalage entre les médias et la réalité qu’il avait sous les yeux quotidiennement. Pour lui, ce «reportage instantané» est un remède, mais il ne peut guérir tous les maux.

Les artistes ancrés et engagés dans les quartiers populaires sont-ils les seuls témoins légitimes pour parler ? Remedium se montre prudent : «Si t’es sérieux, tu peux en parler, mais il y a plein de gens qui viennent de banlieue qui disent des conneries.» Leurs témoignages parviennent-ils a franchir le périph ? Pas sûr. Ladj Ly s’est vu refuser la diffusion de 365 Jours à Clichy-Montfermeil sur des chaînes. Remedium, lui, a peiné à trouver un éditeur, faute de ne pas vouloir modifier sa BD. Ces artistes, qui ont vécu les événements de l’intérieur, ne se considèrent pas comme les seuls juges, mais se heurtent aux difficultés d’entrer dans des «cases» imposées.

Pénélope Champault

Article publié dans Libération, le 26 octobre 2015 à l’occasion d’un numéro spécial

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