FESTIVAL DE CANNES. Il a foulé les marches de la Croisette via les sections parallèles en 2002 et 2006 (Bled Number One et Le dernier maquis de Rabah Ameur-Zaïmeche), avant d’atteindre cette année la compétition officielle (Timbuktu d’Abderrahmane Sissako). L’enfant d’Aubervilliers (93) Abel Jafri, revient pour nous sur ce film, sa carrière et sa vie. 

Comment est née ta collaboration avec Abderrahmane Sissako ?

Abel Jafri : Je l’avais croisé dans des festivals où il présentait Bamako et il m’avait dit vouloir un jour travailler avec moi. Puis il m’a appelé pour prendre un café et m’a dit qu’il avait écrit un scénario, Le chagrin des oiseaux, et m’a proposé d’interpréter le personnage d’Abdelkrim. J’ai trouvé ça très touchant qu’un réalisateur m’offre un rôle. J’aime le travail d’Abderrahmane et son scénario m’a plu, ça tombait bien. La production, Les Films du Worso, m’a dit que le premier nom qu’il a cité en présentant le projet était le mien. C’est rare et c’est super de voir un cinéaste penser si tôt à un acteur.

Quelles sont les particularités de ce personnage, Abdelkrim ?

Abdelkrim est un chef, responsable d’une organisation, qui va se servir de cette  responsabilité pour faire et obtenir des choses particulières. J’ai essayé de casser le cliché de ce type de personnage. Je ne suis pas allé dans la caricature parce que les choses se passent aussi de manière beaucoup plus subtile. Les gens peuvent être à la fois plus gentils, plus doux, et extrêmement dangereux.

Comment s’est déroulé le tournage de Timbuktu ?

Le film a été tourné en Mauritanie et au Mali fin 2013,début 2014. Les conditions étaient parfois difficiles du fait de la météo et des contraintes du désert, mais il s’est bien passé. C’est agréable de travailler avec un réalisateur qui s’occupe de ses techniciens, de ses acteurs et fait en sorte que tout se déroule bien.

Qu’est-ce qui t’a mené à l’actorat ?

Je suis un autodidacte. J’ai arrêté très tôt l’école, à l’âge de dix ans, pour travailler. Je viens d’une famille de neuf enfants, les conditions étaient difficiles et j’ai vite pris conscience qu’il fallait que j’arrive à trouver une forme d’indépendance. Le théâtre, j’en faisais en parallèle, en amateur. C’était ma passion. Mais je n’envisageais pas du tout le métier de comédien. Ce n’était pas quelque chose que je souhaitais faire. Mais le hasard, une conséquence de plusieurs choses cumulées, m’ont menées à ça. Je me suis professionnalisé progressivement et me suis dit : « si ça peut me permettre de gagner de l’argent, pourquoi pas, c’est un métier après tout ». De fil en aiguille, j’ai tourné dans des courts-métrages, des téléfilms et des longs-métrages de cinéma.

Quel regard portes-tu sur ton métier de comédien ?

C’est un métier extrêmement difficile et très aléatoire. Il y a eu des périodes où je ne jouais pas et où je faisais un autre métier. C’est un leurre de faire croire que tout est beau, tout est rose. J’aimerai bien qu’en France on arrive à se dire que c’est un métier et qu’on peut employer des gens, africains ou autres, pour des rôles autres que clichés. On l’accepte quand c’est les Américains, on ne se dit même pas « c’est un Noir » quand le gars joue un expert, un scientifique ou un avocat.  Mais nous, en France, on se pose encore la question. Depuis vingt ans, je me bats sur ce point. Je ne suis pas représentant de quoi que ce soit. Je veux juste essayer de bien faire mon métier. Comme un médecin qui te soigne : tu ne regardes pas sa couleur de peau pour guérir ! J’aimerai beaucoup jouer des rôles différents. Mais cela reste difficile.

Tu as grandi à Aubervilliers. Que penses-tu du bouillonnement cinématographique actuel de cette ville ?

Je suis très content pour Carine May et Hakim Zouhani qui ont fait Rue des Cités, La virée à Paname et Molii qui a remporté le  Grand Prix du Festival de Clermont-Ferrand. Il y a, à Aubervilliers, une jeune génération de cinéastes en devenir, comme Yassine Qnia qui a réalisé Fais Croquer, sans compter ceux derrière qui préparent leur films… Aubervilliers est une place importante pour moi car c’est une des  villes limitrophes de Paris où il s’est toujours passé beaucoup de choses culturellement. C’est une ville qui n’a pas laissé sa jeunesse sans lui donner de moyens. Le sport, c’est bien, mais la culture aussi, ce n’est pas incompatible. Les gens de banlieue sont des gens extrêmement intéressants à qui il faut donner les moyens de s’exprimer.

Propos recueillis par Claire Diao

Timbuktu d’Abderrahmane Sissako, France/Mauritanie, 2014, 1h40, en compétition officielle du Festival de Cannes 2014. Avec Ahmed Ibrahim, Toulou Kiki, Abel Jafri, Hichem Yacoubi…

 

 

 

 

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